Les hommes dénaturés de Nancy Kress

Les produits chimiques font partie de notre vie ; un jour, ils signeront notre mort. A force d’avaler, toucher, renifler toutes sortes de molécules de synthèse, notre système endocrinien ne pourra plus sécréter normalement nos hormones. Ce probable scénario pourrait même advenir d’ici peu, d’après Nancy Kress, le Grand Basculement de la pyramide des âges étant pour les années 2015. Dès lors, il y a plus de vieux que de jeunes. La population ne se renouvelle plus par manque d’hommes fertiles. Désespérément stérile, l’humanité court à sa perte. Mais le désir d’enfants reste dramatiquement ancré dans l’homme qui pallie comme il peut son absence de descendance. Dès lors, chiens, chats, perroquets et autres animaux de compagnie acquièrent un statut d’enfants et sont traités comme tels.

Partout à travers le pays, les chiens mangeaient dans des chaises pour enfants, des chats héritaient de propriétés entières. Une femme de Los Angeles, qui se morfondait dans le chagrin et la solitude, s’était tuée après la mort de son lapin domestique.

Certains pourtant ne peuvent se contenter de tels palliatifs et cherchent au marché noir des « descendants » plus à leur image. Car en dépit des lois génétiques édictées lors du Grand Basculement, certains scientifiques poursuivent leurs travaux illégaux sur l’ADN. C’est un de ces trafics que l’impulsive soldate Walders va découvrir bien malgré elle au cours d’une mission. Alors qu’elle poursuit un fuyard, elle tombe nez à nez avec un homme portant en cage trois singes à visages humains. Traduite en justice et rayée des cadres pour insubordination, elle entend bien prouver ses dires pour réintégrer l’armée. Quand elle rencontre par hasard un homme, Cameron Atuli, qui a le même visage que les singes en question, son destin s’emballe. Elle demande l’aide du vieux docteur Clementi, médecin juré à son procès qui a paru la soutenir.

Donnant tout à tour la parole à ses trois héros (dont deux parlent au présent), Nancy Kress construit un récit dynamique. Le suspense même s’il n’est pas difficile à percer, n’en sert pas moins un propos pertinent, une cause. Sur un mode très réaliste l’auteur brosse le tableau d’une humanité à l’agonie, pathétique et incapable de rattraper ses erreurs.

Ses trois personnages principaux, finement campés, sont loin de tout héroïsme. Ils sont autant d’êtres à la dérive qui affrontent sur des modes différents la fin de l’espèce. Le docteur Clementi, rongé par le mycosis fongoïde, accepte la mort et s’y prépare. Shana Walders et Cameron Atuli s’adonnent avec rage à leur passion, l’armée pour l’une et la danse pour l’autre. Mais la réalité les rattrape. Ils sont pris dans les réseaux de la vivifacture, science à la Frankenstein, autorisée car elle ne modifie pas l’ADN mais qui ouvre grand la porte à toutes sortes de manipulations génétiques.

Le message est clair sans être lourd, au contraire. Le thème des manipulations génétiques conjugué sur le mode du thriller débouche sur un roman dynamique, stimulant et limpide. Le genre de roman qui n’enthousiasmera peut-être pas les vieux routards de la SF mais qu’on peut facilement proposer à ceux qui n’en lisent pas.

Nancy Kress sur Tête de lecture

 

Les hommes dénaturés

Nancy Kress traduite de l’anglais (américain) par Jean-Marc Chambon
Pocket Science-Fiction n°5920, mai 2007
309 pages, 6,70 €

Maximum Light, parution originale : 1998







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