poussière rougeComme Disgrâce de J.M. Coetzee, Poussière rouge se déroule dans l’Afrique du Sud post apartheid. Gillian Slovo, fille d’un ministre de Nelson Mandela, met plus particulièrement en lumière la commission Vérité et Réconciliation qui devait se prononcer sur les actes de torture commis par des Blancs sur des Noirs pendant la ségrégation. Cette commission est née grâce à l’influence de l’archevêque Desmond Tutu, prix Nobel de la paix ; elle contribua à ce que le pays ne sombre dans un bain de sang de règlements de comptes après l’apartheid.

« Le principe en était simple : bénéficieraient d’une amnistie tous ceux qui viendraient devant la commission « confesser » en quelque sorte leurs exactions – il s’agissait surtout de membres de la police qui avaient torturé, et parfois tué, des militants des mouvements de libération noirs, principalement le Congrès national africain (ANC) de Nelson Mandela. L’amnistie des requérants était soumise à deux conditions : d’abord de ne rien omettre de leurs crimes et délits dans leur déposition, ensuite d’avoir agi sur ordre de leur hiérarchie tout en croyant servir un « objectif politique » (une prétendue défense de la race blanche, par exemple) » (cf. article du Monde diplomatique).

C’est exactement ce que Gillian Slovo met en scène dans son roman, dans la ville fictive de Smitsrivier. Dirk Hendricks, ancien de la police, a déposé une demande d’amnistie devant la commission pour ses actes de torture quatorze ans plutôt envers Alex Mpondo, militant de l’ANC (African National Congress)  devenu depuis député. Sa défense est de prétendre qu’il a agit comme il fallait, à l’époque : « Je suis un patriote. Toute ma vie, on m’a dit que si nous n’étions pas vigilants, nous serions dominés par la menace communiste. Je protégeais mon pays de la prise de pouvoir par des organisations à idéologie communiste. Je ne faisais que ce que je croyais être le mieux« . Les collabos de tout temps et de tout poil chantent tous la même chanson, à se demander s’ils ont une conscience…

Mais alors que Dirk Hendricks « interrogeait » Alex Mpondo, son chef, Pieter Muller se chargeait du jeune Steve Sizela qui est depuis lors porté disparu. Les parents de Steve veulent profiter du passage d’Hendriks devant la commission pour en savoir plus sur la disparition de leur fils, ils veulent savoir ce qui lui est arrivé exactement et où il est enterré.  C’est pourquoi Ben Hoffman, vieil avocat blanc en fin de vie, fait revenir Sarah des États-Unis : elle est devenue une brillante avocate, elle est née à Smitrivier, elle seule pourra faire la lumière sur cette histoire en assistant Alex Mpondo lors de l’audition.

En lisant ce livre, on comprend l’immense besoin de paix qu’avait l’Afrique du Sud. En effet, les récits de torture (que Gillian Slovo nous épargne dans les détails, mais qu’on devine en filigrane) furent aussi nombreux qu’atroces, révélant le mépris et la haine de certains Blancs envers les Noirs. Pour que cette commission réussisse à catalyser la rancœur de tous ces gens opprimés et torturés, soumis depuis des années à une loi injuste, il fallait que les gens aspirent vraiment à la paix.

C’est un livre très réussi car on comprend le fonctionnement de la commission et ses intentions. Gillian Slovo, même s’il est clair qu’elle prend partie, n’en analyse pas moins le point de vue des tortionnaires qui expliquent leurs gestes, se défendent et argumentent. Elle permet ainsi aux lecteurs de comprendre, même sans approuver, leur attitude, mais aussi la permanence de leur mépris pour les Noirs, du moins certains. En effet, on voit bien que ni Nelson Mandela, ni Desmond Tutu ni cette commission n’ont mis fin au racisme et au sentiment de supériorité de certains Blancs.

Ce n’est pas un livre optimiste, mais réaliste qui met très bien en scène les ambitions de la commission et ses limites. Et comme l’intrigue imaginée est crédible, les personnages très nuancés (aucun manichéisme ici, même les héros de jadis ont leur part d’ombre), c’est un livre qui me semble vraiment recommandable pour qui veut aborder ce sujet. Pour ceux qui veulent aller plus loin encore, La douleur des mots de Krog Antjie synthétise les auditions de la commission Vérité et Réconciliation à travers les récits des victimes.

Poussière rouge

Gillian Slovo traduite de l’anglais par Jean Guiloineau
Christian Bourgois, 2001
ISBN : 2-267-01601-X – 396 pages – épuisé dans cette édition (existe en Scripto chez Gallimard)

Red Dust, première publication : 2000





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