Un pied au paradis de Ron Rash

Ce roman-là, c’est quasi l’essence même du roman noir américain actuel. Noir pas au sens de thriller, mais de la vie et de l’avenir de tous ses protagonistes. Il y fait chaud et sec, trop chaud et trop sec, une guerre a meurtri les hommes, la misère est le lot de chacun, on ne la voit même plus. Les gens ne se parlent pas, ils ressassent, se souviennent, alimentent leur haine éternelle à la source intarissable des vieilles rancœurs.

Et pour mieux faire comprendre que chacun se fourvoie quand il essaie de deviner les pensées des autres, Ron Rash, pour son premier roman choisit une construction polyphonique : cinq protagonistes pour cinq points de vue différents. Dévoiler leur identité serait déjà en dire trop, même s’il n’y a pas à proprement parler de suspens. En effet, le disparu, Holland Winchester que le shérif, narrateur de la première partie, recherche, n’en est rapidement plus un. On sait ce qui lui est arrivé et comment, reste à savoir la portée de cet événement sur la vie de chacun. Peut-on construire une vie sur un mensonge, me semble être le thème principal de ce roman âpre, fatal, tout ce qu’il y a de plus américain dans une veine sudiste.

Flotte au-dessus des personnages, la fatalité du destin, incarnée ici par un projet de barrage : toutes ces familles qui depuis des générations travaillent cette terre ingrate du sud des Appalaches, vont devoir quitter leur vallée qui sera submergée. Alors que leur destin tourne au drame, chaque acteur semble bien petit face à la tragédie humaine, à l’engloutissement historique qui va rayer de la carte un passé qui n’a rien de grandiose mais qui fait l’identité profonde de ces hommes et de ces femmes. Ils n’appartiendront plus à la terre de leurs ancêtres, ceux qui sont venus de loin et ont massacré les premiers habitants pour accomplir leur rêve égoïste. L’Histoire les rattrape, comme les Indiens, leurs villages, leur passé, leurs morts seront rayés de la carte, comme s’ils n’avaient jamais été.

C’est dans ce cadre digne des meilleures tragédies que s’écrit l’histoire de Billy et Amy Holcombe, mariés très jeunes, sans enfant mais pleins d’espoir et de misère. Le fin mot de l’histoire est l’amour, même si on n’en parle pas. Dénué de toute sensiblerie, cet amour-là se montre par des actes le moment venu.

Tous les autres personnages qui gravitent autour d’eux sont d’un grand réalisme. C’est comme si on les avait déjà rencontrés, déjà vus au détour d’un film, le shérif, la vieille un peu sorcière qui vit à l’écart, la mère qui connait le destin de son fils et attend son heure, silencieuse. Et pourtant, aucun cliché, Ron Rash ne joue pas sur l’imagerie mais sur l’ambiance et la justesse psychologique.

Un premier roman qui laisse augurer du meilleur pour la suite.

Ron Rash sur Tête de lecture

 

Un pied au paradis

Ron Rash traduit de l’anglais par Isabelle Reinharez
Le Masque, 2009
ISBN : 978-2-7024-3401-7 – 261 pages – 19€

One Foot in Eden, parution aux Etats-Unis : 2002





60 responses to “Un pied au paradis de Ron Rash”

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