Sprats de David Bessis

Jusqu’au 1er janvier 2014 au matin, le narrateur de Sprats était un homme comme les autres : « Trente-deux dents. Vingt doigts, dont la moitié de pied. Deux yeux et deux oreilles. Des narines en quantité suffisante, mais pas en surnombre« , la norme quoi. Mais voilà qu’au sortir d’un rêve agité, il se retrouve avec une ceinture de tentacules pour le moins incongrue. Aussitôt, il consulte les spécialistes sur cette production hors-norme : qu’en pensez-vous, le cas est-il ailleurs avéré, suis-je un monstre ? Bref, l’inquiétude le submerge. D’autant plus que la science, sans s’avouer impuissante, est inutile : cas unique, chromosomes en folie, analyses délirantes, enfin monsieur, tout de même, vous pourriez faire un effort, la science n’est pas une farce : cessez vos originalités. Pour ne pas avouer leur ignorance, les médecins cachent notre héros dans les fins fonds de l’hôpital et décident finalement de trancher le problème… littéralement.

Difficile de vous en dire plus sans déflorer totalement le parcours de ce narrateur émouvant. Pris dans la grande machine de la médecine qui fait la vie et la mort, il reste d’une naïveté confiante, d’un stoïcisme stupéfiant, jusqu’au renoncement. Ce court roman m’apparaît comme la claire métaphore de l’artiste incompris, celui qui crée sans savoir dire pourquoi, ni comment et que l’on cache car tout cela, ma bonne dame, est indécent. Ou immoral. Ou les deux. On n’a jamais vu ça… On va jusqu’à détruire son œuvre parce qu’on ne peut pas la classer (où va-t-on le caser celui-là : cancérologie ? Chirurgie orthopédique ? Psychiatrie ?). Une petite psychanalyse et notre narrateur crache tout, jusqu’à se vider définitivement.

Sur un ton détaché et sous la forme d’un journal, David Bessis construit dans ce premier livre un conte moderne et cruel sur la difficulté d’être une voix différente. Alliance de légèreté et de tragédie ; auteur à suivre.

 

Sprats

David Bessis
Allia, mai 2005
105 pages, 6,10€







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