
Lyra est une jeune fille de douze ans, intrépide sauvageonne citadine. Mais elle vit entourée de vieux croûtons, aussi chenus et érudits qu’éloignés de ses préoccupations. Elle aime monter sur les toits, se battre avec les enfants des gitans, faire la loi parmi ses petits camarades. C’est que cette jeune fille est orpheline. Son oncle Asriel l’a placée très jeune à Jordan College pour qu’elle soit élevée du mieux possible. Mais les Erudits ont d’autres chats à fouetter car Jordan College est un centre de théologie expérimentale.
Lyra n’en fait souvent qu’à sa tête. Tout va donc très bien pour elle jusqu’au jour où les événements se bousculent. Son oncle Asriel le chercheur aventurier arrive inopportunément au collège pour exposer aux Erudits les fruits de ses recherches dans le Grand Nord. Lyra apprend qu’il travaille sur la Poussière et qu’avec quelque argent supplémentaire, ses travaux seraient sur le point d’aboutir.
Mais pourquoi le Maître des Erudits tente-t-il de l’empoisonner ? Autre mystère : depuis quelques temps, des enfants disparaissent en Angleterre et à Oxford depuis peu. On les dit victimes des Enfourneurs qui capturent des enfants que l’on ne revoit jamais. Le jour où son ami Robert disparaît lui aussi, Lyra se jure de le retrouver. Mais elle oublie son serment le jour où arrive à Jordan College la très belle et mystérieuse Mme Coulter. Elle travaille pour le non moins mystérieux Conseil d’Oblation. Ce que Lyra ne sait pas, c’est que la belle dame avec laquelle elle part à l’assaut de Londres est à la tête du gang des Enfourneurs.
Je relis cette formidable trilogie juste avant sa sortie en salle de La boussole d’or (traduction littérale de l’anglais). C’est une superproduction qui s’annonce à la hauteur du Seigneur des Anneaux. Le numérique et l’animation en 3D vont certainement permettre des images grandioses et impressionnantes, comme les voyages à dos d’ours polaire, qui sont dans la réalité difficiles à envisager ?
Mais l’originalité du roman est ailleurs, dans le monde créé par Pullman. C’est un monde où chaque humain a son daemon, c’est-à-dire un animal qui le symbolise, qui vit à ses côtés et duquel il ne peut se séparer. Quand un humain meurt, son daemon meurt aussi : il est son âme, la représentation de son esprit sur terre. L’affreuse Mme Coulter et son gang se livrent dans le Grand Nord à des expériences sur les enfants et leurs daemons, avant qu’ils ne se figent en un animal définitif une fois l’humain devenu adolescent. Quel est le but de ses ignobles manipulations ? Toucherait-elle à l’essence même de l’Homme ?
Cette histoire est d’une richesse incroyable, aussi polyphonique que complexe. C’est pourquoi elle est d’abord parue en édition jeunesse chez Gallimard, qui a rajusté le tir en la rééditant en poche en Folio SF. Les lecteurs de tous âges en tireront quelque chose. Les plus jeunes l’histoire d’une fillette courageuse. Les autres une aventure philosophique aux implications intellectuelles beaucoup plus vastes que ce qu’un enfant peut percevoir. Car la Poussière qui fait courir Lord Asriel a à voir avec le péché originel, et avec ces autres mondes qui brillent au-delà de l’Aurore.
C’est avec une fluidité déconcertante que Pullman manie aussi bien l’aventure à mille rebondissements que la réflexion. Aussi jeune que soit Lyra, aucun Erudit, aucun des scientifiques qui l’entourent ne part du principe qu’elle ne comprendra pas la portée de leurs recherches. A la croisée des mondes ne prend pas ses jeunes lecteurs pour des imbéciles mais pour des êtres pensants et conscients de leur humanité. Lire Pullman rend intelligents petits et grands, voilà mon slogan !
A la croisée des mondes / 1 : les royaumes du Nord
Philip Pullman traduit de l’anglais par Jean Esch
Gallimard (Folio Junior n°1051), mars 2002
482 pages
Northern Lights, parution originale : 1995