Folcoche d'Émilie Lanez

Vous avez sans doute lu Vipère au poing d’Hervé Bazin. Et sans doute avez-vous gardé un vif souvenir de ce portrait d’enfant malaimé par une mère dévoyée, incapable de la moindre affection. Inoubliable Folcoche que personne ne voudrait pour mère. Pauvre Hervé Bazin… C’est horrible une telle enfance, ce manque d’amour et ce père qui par son silence et ses faiblesses contribue au martyr de ses enfants… Sauf que…

Sauf qu’Émilie Lanez a mené l’enquête et levé le voile sur des décennies de mensonges. Elle révèle la véritable personnalité d’un des écrivains les plus en vue des lettres françaises de l’après-guerre. Hervé Bazin, président de l’Académie Goncourt et commandeur de la Légion d’honneur, rien que ça, est selon les psychiatres qui l’ont examiné avant sa célébrité un mythomane, kleptomane, atteint de dégénérescence mentale. Il agit « sous l’emprise d’une force pathologique irrésistible », a fait plusieurs séjours en prison et en hôpital psychiatrique. C’est là qu’il écrit Vipère au poing. Bien que sous tutelle, il est parfaitement conscient puisqu’il écrit à son frère au moment de la publication en 1948 :

Il faut le dire, j’ai besoin d’un peu de scandale pour hausser la voix et me faire entendre à mon heure, je sais d’avance que la famille va rugir. Aucune importance ! C’est ma petite vengeance ! et je me marre à l’idée de gagner de l’argent pour la première fois sur le dos de ma mère.

Et c’est cet homme qui parade dans les journaux et à la télévision. Lui qui fait la pluie et le beau temps parmi les écrivains de sa génération. Il parvient même, avec le temps, à se faire passer pour résistant. Alors qu’il était enfermé à Clairvaux pendant la guerre… Il a menacé ceux qui connaissaient son passé puis il n’a plus eu besoin. Ceux qui savaient se sont tus.

Mais l’entreprise d’Émilie Lanez au départ n’est pas de tailler un costume au grand écrivain. Elle souhaitait en savoir plus sur sa mère, sur Paule Hervé-Bazin. Une femme qui a grandi loin de toute affection, a fait un mariage arrangé et a vécu ses meilleurs jours en Chine, loin de ses enfants. Elle ne les a pas aimés. Elle a même été dure, voire cruelle avec eux, sans tomber dans les excès décrits par son fils. Mais elle comme son mari (grand adorateur de mouches devant l’Éternel), voyant son fils Jean (futur Hervé Bazin) sérieusement dériver, elle a tout fait pour l’aider, le soigner. Mais le fils est incontrôlable, il cambriole même plusieurs fois le château familial !

Ce que dévoile cette enquête familiale et littéraire, c’est que

Vipère au poing n’est pas un roman autobiographique, il est une vengeance, construite, mûrie et efficace puisqu’elle condamne depuis soixante-dix ans une famille au silence. Le plus célèbre des matricides littéraires, qui depuis sa parution, berne toutes les générations de lecteurs. Le livre n’a rien du cri libérateur d’un adolescent, ni du texte émancipateur d’un bourgeois osant dénoncer les mœurs d’une classe sociale étriquée, il n’est pas le chef-d’oeuvre d’un libre-penseur pilonnant les contraintes mièvres de la piété catholique. Vipère au poing est la construction perverse d’un manipulateur, l’oeuvre maléfique d’un mystificateur mal-aimé et amputé de sentiments.

Et Folcoche est une formidable enquête menée grâce aux archives de la préfecture de Police. Dans l’oeuvre, il y a évidemment mensonge puisque Bazin a toujours dit que Vipère au poing était une autobiographie. Romain Gary a aussi mystifié son monde mais pas pour cracher son fiel sur des membres de sa famille encore vivants.

Émilie Lanez dévoile quelques épisodes de la vie de Folcoche : ils n’en font pas une femme aimable. Sans doute son manque d’amour maternel a-t-il contribué au dérèglement psychologique de son fils. Il a souffert des dysfonctionnements familiaux, des brimades et punitions. L’auteure n’approfondit pas les origines de la haine, ne donne pas dans la psychologie : elle s’en tient aux faits. La révolte adolescente contre un milieu bourgeois et une famille sans amour n’est pas prise en compte pour expliquer l’homme, l’écrivain qui crache son fiel. Le temps a passé mais il n’a rien laissé derrière lui. Il permettra même à des journalistes de Paris Match de photographier sa mère sur son lit de mort.

Émilie Lanez ne fait pas de madame Hervé-Bazin une bonne mère et avoue qu’elle en sait peu sur elle. Elle a beaucoup plus appris sur le fils qui, s’il a marqué la vie littéraire de son époque, n’est plus guère lu aujourd’hui. Monsieur le Grand Écrivain a pourri la vie des siens, ce n’est que justice qu’avec ce livre, Émilie Lanez pourrisse sa mort.

 

Folcoche

Émilie Lanez
Grasset, 2025
ISBN : 9782246840497 – 192 pages – 19 €





Une réponse à « Folcoche d’Émilie Lanez »

  1. philippedesterb599461a21

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