
Il est incontestablement des époques plus complexes que d’autres. Le XVe siècle est une de celles-là. En France, la Guerre de Cent ans se double d’une guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons ; le pays n’est que violence et misère. Ce siècle trouble et lointain, guère enseigné, est mal connu. Il faut de l’expérience et du talent pour écrire un roman historique accessible qui se déroule en 1421, alors que le roi Henry V d’Angleterre est sur le point de devenir roi de France…
En 1420 par le traité de Troyes, la reine Isabeau de Bavière dont le royal et fol époux n’est plus en état d’administrer le royaume de France, a cédé le pays à Henry V, son gendre. En mars 1421, quand débute Une étude en écarlate, bien des Anglais se sont déjà installés à Paris. Dont le clerc Edward Holmes, bâtard d’un puissant baron, qui administre les biens de son noble frère. Mais voilà qu’il est contraint de vider son logement : sans toit ni ressource, sans même possibilité de retour au bercail, il ne doit son salut qu’à son nouvel ami, l’archer Gower Watson, Anglais lui aussi. Tous deux logent chez maître Bonacieux dont la douce et jeune épouse Constance plait beaucoup à Watson.
Holmes ne reste pas longtemps désœuvré car les bonnes gens de Paris viennent le trouver pour qu’il démêle leurs problèmes judiciaires. Graves problèmes d’ailleurs puisque plusieurs pauvres gens se trouvent injustement accusés de crimes et totalement démunis. Holmes se charge de faire le point sur leur situation, d’enquêter s’il le faut, puis de rédiger les actes nécessaires à la libération des innocents. Il va bientôt se retrouver aux prises avec des meurtres et un complot de bien plus grande envergure.
Complot qu’il serait difficile de résumer en quelques lignes tant il est complexe : je n’ai pas le talent de Jean d’Aillon pour rendre rapidement compréhensible un imbroglio à multiples personnages… Sachez au moins qu’Agathe Mortimer, prétendante ainsi que son frère au trône d’Angleterre, cherche à faire assassiner le roi Henry V au moment où il entrera à Paris. Elle menace quelques riches marchands pour qu’ils lui trouvent le lieu, le bras armé. En échange, elle les assure que les Anglais quitteront la capitale et le pays, affaiblissant ainsi leurs alliés Bourguignons et que le dauphin Charles VII, pour l’heure exilé à Bourges, sera reconnu roi de France le moment venu.
A ce royal complot se mêle une vengeance au moins aussi intéressante, celle de Robert de Lusignan. Son histoire est le moyen pour Jean d’Aillon de décrire les événements sanglants de 1413 (la révolte des Cabochiens) puis de 1418. Les Bourguignons, entrés dans Paris sous la conduite du bourreau Capeluche, ont massacré les Armagnacs, dont toute la famille Lusignan en son hôtel Mélusine. Les bouchers de Paris, réunis en une très puissante confrérie, menaient le carnage.
… on les avait vus au petit Châtelet où ils faisaient sortir les prisonniers les uns après les autres, les frappant de leur hache. Ils avaient ainsi tué les évêques de Coutances, de Senlis, de Bayeux et d’Evreux, les présidents du Parlement, des maîtres des requêtes, des gens de la Chambre des comptes et beaucoup de notables. Ensuite, ils s’étaient portés au Grand-Châtelet où ils s’étaient amusés à jeter les prisonniers par les fenêtres sur des fers de piques.
Le terrible Robert de Lusignan entend bien se venger des bourgeois respectables qui ont assassiné sa femme et ses enfants. Et son hôtel où les siens sont morts est justement le lieu choisi par les comploteurs pour cacher l’archer qui tuera le roi d’Angleterre. Et voilà que maître Bonacieux se met en tête d’acheter l’hôtel maudit…
Tout ça parait bien complexe, mais les choses étant expliquées au fil du récit, il n’est dès lors pas difficile de suivre Holmes et Watson dans ce dangereux Paris médiéval. La justice est alors partiale et expéditive : riches et puissants peuvent faire tuer, enfermer et exécuter à leur guise. La méthode d’interrogatoire est la torture. Les riches corporations comme celle des bouchers appliquent leur loi et font justice elles-mêmes. Alors ce Holmes qui réfléchit trop va vite déranger ces puissants-là. Et si vous vous demandez pourquoi les principaux protagonistes s’appellent Holmes et Watson, il n’y a qu’à lire la préface d’Une étude en écarlate où Jean d’Aillon se met en scène découvrant une lettre de Conan Doyle : avant d’écrire la première aventure de son célèbre détective, il a lu un ouvrage intitulé The Chronicles of Edward Holmes under the Regency of the Duke of Bedford… Un récit cadre qui donne encore plus de vraisemblance au roman. Vous aurez d’ailleurs remarqué que même quand il s’adonne au Moyen Age, le père de Louis Fronsac et Guilhem d’Ussel (entre autres), n’en oublie pas son cher Alexandre Dumas !
Il y a cependant une chose qui m’a titillée pendant toute la première partie, celle qui se passe en avril : est-il possible qu’en avril 1421, la Seine charrie des blocs de glace ? Est-il possible qu’il neige le 1er mai ? Détails bien sûr, mais c’est là que gît le dieu du roman historique !
Jean d’Aillon sur Tête de lecture
Une étude en écarlate. Les chroniques d’Edward Holmes et Gower Watson
Jean d’Aillon
10/18, 2015
ISBN : 978-2-264-06549-0 – 494 pages – 8,80 €
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