Un employé modèle de Paul Cleave

Joe est payé pour faire le ménage dans le commissariat de Christchurch, et il le fait bien : il est l’employé modèle du titre, cependant ironique. L’ironie vient du fait qu’il est aussi le tueur en série que traque la police. Très au fait donc de l’avancée des recherches, des pistes privilégiées et preuves accumulées, Joe n’a rien à craindre et continue à tabasser et trucider des femmes. Avec plaisir même.

Dès les premières pages, j’ai su que Joe et moi, ça n’allait pas être possible. Et de fait, à aucun moment je n’ai pu sourire des plaisanteries et de l’humour du Boucher de Christchurch. L’auteur fait pourtant tout pour ça, sans beaucoup de finesse.

Joe est le narrateur du roman : il raconte sa vie quotidienne, Cornichon et Jéhovah ses poissons rouges qu’il aime d’amour, sa maman envahissante et Sally, l’employée (qu’il juge) un peu neuneu du commissariat. Il se décrit aussi, dans un style qui, sous une apparente modestie, laisse affleurer son fantasme d’omnipotence.

Je ne suis qu’un type normal. Un Joe moyen. Avec un hobby. Je ne suis pas un psychopathe. Je n’entends pas de voix. Je ne tue pas pour Dieu ou Satan, ou le chien du voisin. Je ne suis même pas religieux. Je tue pour moi. C’est aussi simple que ça. J’aime les femmes et j’aime leur faire des choses qu’elles ne veulent pas me laisser faire. Il doit y avoir 2 ou 3 milliards de femmes sur cette terre. En tuer une par mois, c’est pas grand-chose. C’est juste une question de perspective.

Un assassin ordinaire en quelque sorte. Duquel le lecteur doit se sentir plus ou moins proche, et plutôt plus que moins pour pouvoir supporter de le lire. Joe manie donc beaucoup l’humour noir.

Elle commence à crier, alors je pousse son visage contre le lit pour la faire taire, et ça marche plutôt bien. Je lâche son bras. Il ne bouge plus. Il est étalé selon un angle inédit pour un bras. Son autre bras est écrasé sous elle. Quand j’essaie de bouger celui qui est brisé, ça fait comme un craquement là où l’os est cassé.
Je me débarrasse de mon pantalon d’un coup de pied. Notre histoire d’amour est brève et profondément satisfaisante, à part qu’il semble que j’aie exercé trop de pression sur l’arrière de sa tête, car quand j’ai fini, et que je me retire, je l’ai étouffée. On dirait que je n’arrive à rien faire comme il faut ces temps-ci.

Joe pleure quand meurent ses poissons rouges. Joe ressent des sentiments très ambivalents à l’encontre de sa maman : il voudrait tantôt la tuer, tantôt la hacher menu. Joe rejette viscéralement les homosexuels, au point d’en vomir. Le papa de Joe s’est suicidé… Bref, Joe est un concentré, un cas d’école. Charmeur en apparence, mais aussi perturbé que froidement intelligent. Sa technique pour éloigner de lui tout soupçon est de se faire passer pour simple d’esprit. Ce déclassement social est compensé par sa toute puissance sur les femmes qu’il séduit par son humour et son charisme.

Le problème est qu’à aucun moment je n’ai apprécié cet employé modèle ni les efforts de l’auteur pour nous le rendre sympathique. Même quand il se fait coincer les couilles par une tueuse en série plus maligne que lui : qu’ils soient hommes ou femmes, les criminels sexuels ne sont pas ma tasse de thé.

A l’inverse de bien des lecteurs, je n’ai pas admiré Joe pour sa maîtrise dans l’art de la double vie, ni même pour ses talents d’enquêteur. Car oui, Joe mène l’enquête puisque parmi les crimes attribués au Boucher de Christchurch, il est très bien placé pour savoir qu’il en est un qui n’est pas de sa main. Qui donc a voulu se faire passer pour lui ? C’est le nœud de l’intrigue, très peu crédible tant par la nullité des inspecteurs chargés de l’enquête que par l’incroyable perspicacité de Joe.

A lire Un employé modèle, on pense à American Psycho de Bret Easton Ellis : Patrick Bateman y raconte en détail les sévices qu’il fait subir aux femmes, aux sans-abris et à tous ceux qu’il déteste. Un livre à la fois grandiose et repoussant qui fait voler en éclats les limites du supportable pour communiquer au lecteur le dégoût, la souffrance et la violence. Le livre de Paul Cleave est bien loin de ça, cherchant à faire de son Joe un gars sympa dont on peut rire ou se moquer.

L’humour très noir de ce roman ne fonctionne pas avec moi. De quelque façon qu’on me le présente, un type qui frappe les femmes à mort, les martyrise et y met le feu ne me fera jamais rire ni sauter de joie. Il n’y avait pas d’ambiguïté avec American Psycho, il y en a ici et ça me déplaît. Je ne suis pas cependant hermétique à l’humour à base de serial killer, j’avais par exemple beaucoup aimé et beaucoup ri à l’épopée meurtrière d’Hélène Jégado.

Pas grand-chose à voir non plus avec Dexter, la série au flic psychopathe qui se veut justicier : Joe est un pervers dominateur qu’on veut faire passer pour le gendre idéal.

Première déception avec les éditions Sonatine.

 

Un employé modèle

Paul Cleave traduit de l’anglais par Benjamin Legrand
Sonatine, 2010
ISBN : 978-2-35584-033-3 – 350 pages – 22 €





39 réponses à « Un employé modèle de Paul Cleave »

    1. Sandrine
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