
Tout le monde connaît Robinson Crusoé, personnage mythique et fondateur. Il est celui qui a symboliquement passé vingt-sept ans dans une île déserte des Caraïbes (de 1659 à 1686), en est revenu et raconte son histoire. Une histoire qui peut être lue de bien des points de vue, dont on peut tirer de multiples enseignements et qui aujourd’hui encore, trois siècles après sa première publication, séduit le lecteur. En voici ma lecture.
Robinson Crusoé n’aura de cesse de préciser qu’il fut un mauvais fils, un de ces « jeunes étourdis malavisés » qui n’écoutent pas les conseils paternels et s’en vont vivre la vie dont ils ont envie : les fous, les malheureux ! Il faut d’emblée changer son regard et se placer dans une perspective morale : vivre selon son rang, obéir à ses parents, voilà qui est bel et bon. Robinson prend la mer alors qu’il n’était en rien destiné à une vie de marin. Mal lui en prend rapidement puisqu’il est fait prisonnier et réduit en esclavage pendant deux ans au Maroc.
Il parvient à s’échapper et à atteindre le continent américain grâce à l’aide d’un capitaine portugais auquel il doit tout. Il s’installe au Brésil comme planteur de canne à sucre puis de tabac. Sa plantation prospère et pourtant, le voilà qui reprend la mer pour se livrer au commerce d’esclaves encore peu développé à l’époque. C’est au cours du voyage qui l’emmène en Afrique qu’il fait naufrage et se trouve l’unique survivant.
Il passera vingt-cinq ans seul dans cette vaste île déserte, puis encore quelques années en compagnie de Vendredi. Je ne m’attacherai pas à résumer ou décrire cette solitude, juste à souligner quelques points.
Avant de faire naufrage, Robinson n’est pas particulièrement croyant : il ne fréquente pas l’église, ne suit aucun précepte religieux. Mais peu après son arrivée sur l’île de la Désolation, il est pris d’une crise mystique et se met à voir Dieu partout. J’entends par là qu’il impute à Dieu tous ses succès, lui-même étant le seul coupable de ses malheurs et échecs. Le mécanisme est évident : Dieu sert de compagnon à Robinson. Avec Dieu, il a quelqu’un avec qui discuter et quelqu’un en qui croire. Cet homme est l’Homme qui a besoin d’une puissance surnaturelle comme cause de ce qu’il ne comprend pas mais aussi pour justifier l’injustice : il est rassurant de croire en un dessein supérieur, de conférer au monde une logique plutôt que de penser au néant. Mais cette divinité à un prix : celui de la liberté. Robinson ne doit pas ses succès à ses seuls mérites mais aux bienfaits de Dieu. A lui seul Robinson nous fait comprendre comment l’Homme organise sa propre infériorité en organisant le monde à sa mesure.
Ainsi, contrairement à ce qu’on a pu dire, il me semble que Robinson ne se suffit pas à lui-même, pas pleinement. Certes il survit, s’organise, subvient à tous ses besoins (on ne saura rien de ses besoins sexuels) mais il doit s’inventer une puissance supérieure pour affronter la solitude
Après de nombreuses années de solitude, Robinson découvre que des cannibales viennent parfois banqueter sur l’île. Il prend légitimement peur et s’organise pour se défendre si besoin. Il pense dans un premier temps zigouiller tous ces sauvages qui ne méritent pas mieux. Puis il s’interroge : s’ils ne s’en prennent pas à lui, devra-t-il les tuer quand même au motif qu’ils mangent de la chair humaine ? Qui est-il lui pour agir ainsi ? Il vient d’un vieux continent qui laissa déferler sur l’Amérique des hordes d’espagnols chrétiens et enragés qui décimèrent au nom de Dieu des populations entières. Ces Espagnols ne sont-ils pas au moins aussi cruels que ces cannibales qui mangent leurs ennemis ?
Y a-t-il dans l’esprit de Robinson (et de Daniel Defoe) quelques prémices de la notion d’égalité entre les hommes ? Non, absolument aucun. Quand Robinson aide Vendredi à échapper aux mains de ses tortionnaires, il le prend sous son aile et fait de lui son serviteur, autant dire son esclave. Il lui apprend tout ce qu’il sait, y compris sa langue, mais jamais ne songe à apprendre la sienne. Autant dire que, dans la mesure du contexte, il le civilise : encore et toujours la supériorité de l’homme blanc. Mais les remarques sur les Espagnols restent très intéressantes.
De même il modèle l’île selon ses besoins, construisant, taillant, plantant, domestiquant : il ne vit pas de ce que lui donne la nature mais bien de ce qu’il parvient à lui faire produire en la pliant à ses désirs et besoins. C’est le récit de ces efforts que nous fait Robinson Crusoé qui se montre très habile, parvenant même à garder l’usage de la parole et de la langue, et quelle langue ! Le discours qu’il sert aux prisonniers anglais qu’il délivre se révèle bien loin de tout réalisme. Est-il imaginable qu’après plus d’un quart de siècle, il ait pu garder un tel tact, une élocution et des manières dignes d’un gentleman ? Il s’agit bien sûr là de conventions littéraires et d’une loi non écrite qui sacrifie le vraisemblable au romanesque. C’est évident aujourd’hui, mais à l’époque le roman moderne n’est encore que balbutiant. A tel point qu’il est préférable de le faire passer pour une histoire vraie, d’où le titre :
La Vie et les aventures étranges et surprenantes de Robinson Crusoé de York, marin, qui vécut 28 ans sur une île déserte sur la côte de l’Amérique, près de l’embouchure du grand fleuve Orénoque, à la suite d’un naufrage où tous périrent à l’exception de lui-même, et comment il fut délivré d’une manière tout aussi étrange par des pirates. Écrit par lui-même.
En 2012, les éditions Albin Michel ont publié cette nouvelle traduction. Françoise du Sorbier explicite en postface sa traduction, très fluide en plus d’être bien sûr fidèle au texte de Daniel Defoe (ce que n’étaient pas les traductions précédentes ni bien sûr les versions expurgées pour la jeunesse). Raison de plus pour séjourner quelques temps aux côtés de Robinson.
Robinson Crusoé
Daniel Defoe traduit de l’anglais par Françoise du Sorbier
Albin Michel, 2012
ISBN : 978-2-226-23841-2 – 418 pages – 22 €
Robinson Crusoe, première parution : 1719
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