Partager la publication « La vie quand elle était à nous de Marian Izaguirre »

Vous avez certainement déjà lu des romans sur l’Espagne franquiste. Mais des romans comme La vie quand elle était à nous, je ne pense pas. Oui il y a la police, la censure, l’immobilisme, la délation, mais au centre de ce roman il y a surtout une librairie, des livres et des lecteurs.
Trois fils narratifs, tous rapidement liés, forment l’intrigue de ce roman qui se déroule pour l’essentiel dans les années 50. L’histoire principale est celle d’un couple de libraires, Lola et Matías. Lui, jadis éditeur, a eu de gros problèmes après la guerre. Ils gèrent une toute petite boutique de livres d’occasion, dans une rue peu passante de Madrid. Alice pourtant passe un jour par là. Cinquantenaire, elle a suivi Matías, est entrée et a déposé un livre parmi ceux exposés. Elle recommencera, abandonnant dans la boutique des livres en anglais qu’elle vient ensuite achetés. Car Alice est anglaise. C’est d’ailleurs pourquoi Lola accepte de lui lire le roman que Matías a placé en vitrine : La Fille aux cheveux de lin. C’est le premier livre qu’Alice a secrètement déposé parmi les autres, mais Lola ne le sait pas.
Rose est la narratrice du roman qu’Alice et Lola lisent ensemble. C’est une jeune anglaise, fille illégitime d’un duc, placée dans une famille normande pendant son enfance. Puis elle est accueillie par lord Ferguson à Deauville où sa vie devient plus aisée. Elle se lie d’amitié avec sa cousine Sarah et se sent très proche de Frances, sa tante si excentrique. La Première Guerre mondiale ne bouleverse guère sa vie, et c’est ensuite à Paris pendant les Années Folles qu’elle s’épanouit. Grande période de libération pour les femmes à laquelle elle participe à coeur perdu. Elle fréquente tous les lieux à la mode sans souci d’argent ni d’avenir.
Quel contraste avec la vie morose de Lola et Matías. Eux n’ont que leur amour, indéfectible depuis quinze ans même si l’Espagne franquiste ne les considère pas comme mariés (Matías étant divorcé de sa première femme). Ils ont aussi les livres, leur seule ressource, leur bouée de sauvetage.
Le lecteur ne cesse de s’interroger : pourquoi Alice a-t-elle déposé le livre à la librairie ? Pourquoi se le fait-elle lire par Lola ? Quels liens entre elle et Rose, narratrice de La Fille aux cheveux de lin ? Quand l’identité de Rose devient évidente, c’est à elle que le lecteur s’attache, à sa vie mouvementée entre Londres, Paris et l’Espagne. L’enfant abandonnée est devenue une jeune femme désirable, jouissive qui profite de l’émulation intellectuelle qui suit la Grande Guerre. Des bohèmes, des artistes, de riches désœuvrés s’adonnant aux plaisirs de la vie : sa jeunesse insouciante laisse cependant entrevoir de nombreux drames à venir.
Autour de Lola et Alice, la librairie forme comme un cocon : pendant qu’elles lisent, le monde poursuit sa course avec la dictature, la mort, les jalousies. Elles se retrouvent et partagent une fiction qui les rapproche, fait d’elles des amies. Deux femmes riches, de souvenirs pour l’une et d’espoirs pour l’autre. Qui font écho à Rose et Frances qui s’épanouissent en une période propice à l’art et aux divertissements. Sous les amis de Rose, on devine certains poètes, peintres et intellectuels de l’époque, d’Hemingway à Scott Fitzgerald. Ils fréquentent Ladurée et les clubs de jazz dans une même insouciance de la vie. Une légèreté qui viendra se fracasser sur la guerre d’Espagne.
C’est un plaisir de lire ces deux intrigues et de cheminer avec de beaux personnages dans deux époques différentes, quasi deux mondes qui s’ignorent, Lola et Matías formant l’antithèse de Rose et Frances. Avec en toile de fond l’amour et la littérature mais jamais sur un mode mièvre ou convenu. La lecture est ici partage, connivence, joie et surtout fenêtre sur le monde.
La vie quand elle était à nous
Marian Izaguirre traduite de l’espagnol par Séverine Rosset
Albin Michel, 2015
ISBN : 978-2-22631934-0 – 397 pages – 21,50 €
La vida cuando era nuetra, parution en Espagne : 2013
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