L'été des charognes de Simon Johannin

Titre et couverture annoncent la couleur : sombre. Et pour l’odeur, ce sera puant, comme les carcasses de brebis abandonnées au soleil d’été ou la fumée des usines d’engrais et de croquettes pour chiens. Environnement glauque et poisseux, très fermé, dont on ne peut s’extraire car brebis comme usines signifient travail, dernier rempart contre la misère.

La misère économique plane comme un spectre autour des familles qui vivent à La Fourrière, « le nom du bout de goudron qui finit en patte d’oie pleine de boue dans la forêt et meurt un peu plus loin après les premiers arbres. La Fourrière, c’est nulle part« . C’est là que vit le jeune narrateur. Il raconte le quotidien rude et violent d’un été et y plonge le lecteur médusé.

Ce qui sidère d’emblée, c’est le naturel avec lequel le gamin déroule sa vie de misère. Les mouches, la crasse, l’alcool, les baffes, les cris. L’été des charognes, c’est bienvenue chez les rednecks made in France. On est tout près d’appeler les services sociaux devant tant d’indigence sociale et culturelle. Pourtant on voit poindre l’indispensable qui bat en brèche les clichés : on s’aime dans cette famille-là. Malgré les torgnoles, les beuveries, la mère qui part parce qu’elle n’en peut plus. Sans tendresse ni démonstration, on s’aime.

Ma mère elle a pas beaucoup de mots qui lui sortent de la bouche, elle nous fait plutôt des regards. Elle parle avec son visage et moi et mon frère on comprend tout.
Elle a des yeux fatigués comme des amandes sèches, pour dire des choses elle regarde et nous autour on sait qu’il faut pas l’emmerder ou glisser du couloir vers la chambre.
Ses bras il y a de la lassitude dedans mais ils sont jolis quand même, ils pèsent un peu gris. Parfois elle dit oui ou elle dit non, elle a toujours ce qu’elle veut parce que c’est le plus juste, se tromper elle sait pas faire.
Même mon père il le sait tout ça, il sait bien qu’on est tous les trois et que de l’autre côté il y a elle, que c’est la seule qui sait traverser.

La famille et les proches voisins forment un microcosme protecteur qui se suffit donc à lui-même. On semble donc vivre là loin de tout désir et de toute modernité, en contact quotidien avec les animaux. Les brebis qu’on élève, les mouches qui pullulent et surtout les chiens, au moins aussi nombreux que les humains.

Cette plongée dans le quart monde se fait via une langue remarquable qui ne ménage pas le lecteur de L’été des charognes. On craint que Simon Johannin en fasse trop tant les clichés sur cette France-là sont légion. Mais le jeune écrivain choisit la voie de la poésie âpre. De l’ordure il fait littérature à travers un narrateur qui reste lucide même s’il n’échappe pas aux pièges tendus par la vie. La première partie qui se concentre sur l’enfance à coups de sobres métaphores est la meilleure. Aucun apitoiement, au contraire, les gamins sont les rois du tas de charognes dans lequel ils jouent à se cacher. Ils conduisent les voitures pour rentrer les parents complètement bourrés et caillassent les chiens qui l’ont mérité. Les deux autres parties, beaucoup plus courtes, esquissent une adolescence sur les chemins de la drogue et de l’addiction.

Simon Johannin choisit l’oralité. Elle simule un flux de pensée naturel, rien de plus travaillé pourtant que ce style où les images saisissent le lecteur par leur crudité. Elles sont comme des perles sur un tas de fumier (comme une apparition de Grace Kelly !), brillantes mais sombres, toujours aiguisées. Cet évident dénuement nous arrive comme une claque, par la force d’une langue provocante.

L’humour qui pointe sous la lucidité du narrateur est là pour nous rappeler qu’il n’est lui-même pas dupe de la situation et pour créer une distance ironique.

Repas en famille :

On se contient tant que ça dure. On bouge les pieds en sous-marin pour ne pas être repérés dans le grand calme qui doit régner pendant qu’ils parlent au-dessus de nous, de la journée, des problèmes ou de ceux qui font la même chose dans la maison d’à côté. Du mal qu’ils ont dans le dos à force d’emmener tous les jours leur grosse existence au travail, et des échardes et des dards qu’ils ont dans les mains et qu’il faudra enlever avec une pince après le repas. Et nous on brûle de mordre et défoncer la viande, d’exploser la soupe mais on attend. On la ferme en bougeant des pieds sans faire trembler la table, sinon torgnole. Et quand le père il a goûté alors on y a droit nous aussi, au petit morceau de tendresse qui vous fond sur la langue.

Il y a de l’amour sous cette pauvreté qui n’est pas consciente d’elle-même, semble nous dire Simon Johannin. Il y a de l’humour et du rêve aussi. De la perdition à coup sûr. Et c’est toute la force de ce beau premier roman. Pas de misérabilisme, on sent la vitalité du gamin même si les nuages s’accumulent au-dessus de sa tête insouciante. La langue de Johannin brutalise le lecteur, lui collant de force le nez dans une réalité qui ne fait pas la une des journaux. On ne veut pas en sortir pourtant : la découverte est trop belle.

Lire les premières pages de L’été des charognes.

 

L’été des charognes

Simon Johannin
Allia, 2017
ISBN : 979-10-304-0584-2 – 140 pages – 10 €





33 réponses à « L’été des charognes de Simon Johannin »

    1. Sandrine
  1. keisha
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