
Jean-Christophe Rufin a eu le prix Goncourt en 1997 (premier roman) et en 2001. Il est donc un des fleurons de notre littérature. Il est pourtant capable d’écrire (citation, malheureusement, parmi beaucoup d’autres) :
Ses jambes, près du sol, s’entrouvraient comme une aisselle de gentiane pointant entre les herbes. Baïkal vint s’étendre à ses côtés, tendu d’une même force, née de la terre. Leur amour, quand ils s’unirent, semblait n’être que la manifestation humaine d’une universelle fécondation qui parvenait à sceller des unions aussi improbables que celle du ciel avec les nuages, du végétal avec la terre, du bois avec la flamme claire qui le lèche, le mord et le dévore.
Injuste citation hors-contexte ? Je vous en inflige une autre :
Sanglée dans son pourpoint de cuir clouté, Helen laissait flotter ses épaisses nattes rousses comme deux lourdes oriflammes que nul ne devait perdre de vue.
Tout est si consternant qu’on en arrive à penser que Jean-Christophe Rufin a voulu faire une caricature d’un genre où tout grand écrivain français qui veut qu’on le prenne au sérieux ne s’aventure pas : la SF et en particulier, l’anticipation. Alors on lit la postface, où l’auteur explique ce qu’il a voulu écrire (pour ceux qui, comme moi, n’auraient pas compris…) : « donner à ces idées une forme romanesque« .
Quelles idées ? La lucidité politique, le tiers monde, les enjeux de la démocratie, la mondialisation, le rôle de l’Histoire. Il n’est nulle part question d’un second niveau de lecture, il faut donc prendre le texte au premier degré. Et si d’incroyables naïvetés et autres énormes clichés ne venaient saper le tout, on aurait là un honnête roman d’anticipation.
En Globalia, les pratiques sociales sont libres mais hautement réglementées. Le ministère de l’Harmonie Sociale veille à ce que tout le monde pense, achète, mange et espère dans le même sens et pratique la consommation de masse, la démocratie à outrance et l’exacerbation de l’individualisme. Les gens vivent sous verrière, dans une sorte d’hypnose collective et bêtifiante. Mais toute bonne démocratie doit avoir des ennemis. Baïkal va devenir ce « Nouvel Ennemi » manipulé par le pouvoir : il doit aller dans les non-zones et fédérer leurs ardeurs anti-globaliennes, la répression est prête. Mais tout ne fonctionne pas exactement comme prévu car la petite amie du héros s’en mêle, ainsi qu’un journaliste catalan dont on ne sait pas s’il faut rire ou pleurer l’intrigue est mince et le dénouement couru d’avance mais la société globalienne est tout à fait cohérente et intéressante. Elle renvoie aux excès et dérives de notre civilisation de consommation, de culte de la jeunesse et du beau, de mépris des intellectuels. Bref, de l’anticipation.
Qu’est-ce que ce livre apporte de plus à l’édifice construit par 1984, Le Meilleur des mondes, Un Bonheur insoutenable ou Les Monades urbaines ? Rien, si ce n’est l’envie de retourner aux auteurs anglo-saxons…
Jean-Christophe Rufin sur Tête de lecture
Globalia
Jean-Christophe Rufin
Gallimard, janvier 2004
495 pages, 21€