Et la joie de vivre : quel titre surprenant… Comment, après ce qu’elle a vécu, Gisèle Pélicot peut-elle inscrire son témoignage sous le signe de la joie ? Si pour vous Gisèle Pélicot est cette pauvre femme qui s’est fait violer pendant dix ans par des dizaines d’hommes sans le savoir, alors lisez ce livre écrit en collaboration avec Judith Perrignon. Et puisqu’un pan de l’histoire de cette femme est bien connue depuis le procès des viols de Mazan, je choisis ici de m’attarder sur ce qui m’a le plus marquée dans ce récit.

Cette femme meutrie par plusieurs deuils est déjà forte, mue par une pulsion de vie. On apprend peu à peu qui est Gisèle Pélicot, une femme comme les autres mais une femme en particulier, une femme dont on ne sait rien avant d’ouvrir le livre et sans doute pas une pauvre victime.

D’abord, Gisèle Pélicot raconte son enfance, son adolescence, sa famille. Elle tient à s’inscrire dans une histoire familiale tout comme elle inscrit son ex-mari dans la sienne. Mais surtout, elle insiste sur ses cinquante années de mariage qui ont été de belles années : elle a été heureuse. Elle ne veut pas réduire sa relation avec cet homme aux moments où il est devenu son bourreau car ce serait nier toute sa vie. Avant « l’affaire Pélicot », il y a eu le bonheur.

Elle raconte l’amour de ses parents, la mort de sa mère, la rencontre avec celui qui sera son mari, Dominique, leur grand amour (« C’est un beau roman, c’est une belle histoire »…), la naissance de leurs enfants, l’argent qui file, les crédits… tout ce qui fait une vie qui ne se résume pas dans le seul statut de victime. Gisèle Pélicot refuse de peindre en noir son bourreau. Il a été un jeune homme qu’elle a aimé, qui l’a aimée. Les souvenirs de cet amour et de cette vie réussie lui donnent de la force.

Intercalés entre ces chapitres qui retracent le passé, il y a les faits que l’on connaît plus ou moins. Tout commence par une convocation au commissariat (c’est le premier chapitre) : la police a confisqué le téléphone et l’ordinateur de Dominique Pélicot car on l’a surpris filmant sous les jupes de femmes dans un centre commercial. Gisèle est perturbée mais prête à pardonner s’il ne recommence pas, comme bien des femmes. Sauf qu’il y a bien d’autres choses dans l’ordinateur de cet homme qu’elle ne connaît pas après cinquante ans de vie commune.

Le vide qui s’ouvre devant elle quand elle découvre qui est réellement son mari est incommensurable. Elle explique qu’elle est une épouse comme les autres, pas plus aveugle, pas plus bête. Ce n’est pas elle qui ne voit pas, c’est lui qui dissimule et change de visage. Et qui la drogue jusqu’à mettre sa vie en danger. Depuis dix ans, son état de santé se dégrade, elle a de graves pertes de mémoire, des absences. Elle peut enfin expliquer qu’elles sont dues aux drogues administrées à répétition.

Le calvaire de cette femme semble ne pas avoir de fin. Elle apprend d’abord les viols dont elle a été victime, puis que son mari a photographié leur fille et belles-filles à leur insu. Il a fait des photomontages pornographiques avec les photos et films de ses belles-filles. La question lancinante aujourd’hui encore est de savoir s’il a aussi violé sa propre fille. Il dit que non. Mais Gisèle Pélicot apprend ensuite que Dominique a violé une femme, au moins une, dix ans plus tôt et qu’il est soupçonné dans une affaire de meurtre.

À la lire, on comprend son incroyable choix de ne pas demander le huis clos du procès de son ex-mari et des autres violeurs alors que tout le monde s’y attendait. Parce qu’une femme a forcément honte de ce qu’elle a subi et ne veut pas que les médias s’en mêlent. Mais dans un procès à huis clos, elle aurait été seule contre cinquante hommes et leurs cinquante avocats. Cent personnes qui affirment qu’il n’y a pas eu viol. Ces hommes n’ont aucune morale (on s’en doutait), aucune dignité. Ils sont lâches. Violeurs ? Pas question, ils ont juste profité d’une bonne occasion sans penser (et puis quoi encore ?!) à demander.

Oui mais tout le monde voit sur les fameuses vidéos qu’elle est inconsciente. Tout le monde les voit fiers d’eux et de leurs exploits sexuels. Mais ce sont eux qui doivent baisser la tête et se cacher au procès en 2024 car Gisèle Pélicot a gagné : la honte a changé de camp.

 

Et la joie de vivre

Gisèle Pélicot et Judith Perrignon
Flammarion, 2026
ISBN : 9782080497260 – 320 pages – 22,50 €





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