
Une ville quelque part, demain. Alex et ses amis font régner la terreur dans les rues, pillant, violant, torturant par jeu et par plaisir. Narrateur d’une extrême clairvoyance, Alex connaît les codes sociaux, les interdits, les tabous et s’applique à les manipuler, passant de jour pour un ado un peu brave, aimant traîner avec ses copains et sans grand avenir. Il sait duper ses parents, les services sociaux et le lecteur, complètement subjugué par ce condensé de violence pure. Très habilement, Burgess décrit dans une première partie les crimes d’Alex, racontés par lui en toute candeur et la dernière phrase de cette première partie, alors qu’il est arrêté et qu’on l’emmène en prison est : « Et je n’avais pas encore passé quinze ans« . Nous voilà bluffés.
Il va séjourner en prison puis être le premier cobaye d’une nouvelle solution gouvernementale pour lutter contre la délinquance : le traitement de récupération. Il est obligé de regarder des images très violentes qui lui provoquent des douleurs cérébrales et des nausées. Ainsi conditionné, il est relâché et ne supportera plus de voir de la violence ou d’agir violemment sans être malade. Il sera donc bon malgré lui, son libre arbitre ayant été annihilé.
Le but de Burgess était bien de souligner ce piège des sociétés totalitaires qui, sous couvert de faire le Bien, manipulent l’individu qui devient un objet. De fait la critique de l’Etat est évidente dans le roman : Burgess condamne clairement la société qui ne sait que punir, décérébrer ses délinquants plutôt que de prévenir la violence. C’est ce que prône un groupe de militants qui recueille Alex à sa sortie de traitement : ces militants stigmatisent les agissements de l’Etat répressif et condamnent ses méthodes abusives. Mais Burgess va plus loin. Loin de tout manichéisme, il souligne les ambiguïtés de toute idéologie puisque la femme d’un des militants a été violée par Alex et ses amis, mais le militant l’ignore. Il va peu à peu s’en rendre compte et il ne sera plus question d’indulgence pour Alex.
A sa sortie en 1962, L’Orange mécanique ne connut pas un grand succès, en partie en raison de sa difficulté de lecture : Alex et ses amis parlent un argot tout à fait original, mélange d’anglais et de russe qui déstabilise le lecteur. C’est avec l’adaptation de Stanley Kubrick en 1971, que la polémique se crée. Jugé hyper violent, le film est interdit au moins de dix-huit ans mais très fidèle au roman et à ses dialogues.
L’Orange mécanique
Anthony Burgess traduit de l’anglais par Georges Belmont et Hortense Chabrier
Librairie Générale Française (Le Livre de poche), février 1992
336 pages (avec glossaire)
A Clockwork Orange, parution originale : 1962