
En un temps indéterminé, des jeunes gens vivent dans un internat morose à la discipline de fer. Pas de rires ni de chansons, l’obéissance et la soumission sont de règle, comme le silence et le froid. Deux fois l’an, ils ont le droit d’aller visiter leur consoleuse, pendant deux heures. Ils font ainsi réserve d’amour et de chaleur humaine.
Jusqu’au jour où Milena ne rentre pas. Sans en avertir sa meilleure amie Helen, elle fuit. Elle condamne de fait une autre élève à être punie à sa place. Puis dans l’internat des garçons, c’est Bart qui ne rentre pas, et bientôt Milos, accompagné d’Helen. Ils ont découvert le secret de leur condition et décident d’entrer en résistance. Tous dans l’internat sont les fils et les filles d’anciens opposants à la Phalange, système politique autoritaire en cours dans leur pays. Les Phalangistes ont, quinze ans plus tôt éliminé un à un tous les opposants au régime et veillé à enfermer leurs enfants afin de les surveiller.
Les quatre adolescents évadés rallient un mouvement clandestin. Mais Milos se fait prendre et recruter pour les jeux de l’arène. Il devra se battre à mort contre des gladiateurs lors des combats d’hiver. Milena, Bart et Helen organisent l’insurrection grâce au soutien des hommes-chevaux, aussi forts qu’ils sont naïfs.
Il fait aussi sombre et froid dans ce roman que dans les chambres de l’internat. Aucun doute, Mourlevat sait installer une atmosphère pesante où il n’y a ni rires, ni chants, ni odeurs. Tout est sinistre et glauque, hormis les pages de bonheur dessinées par les consoleuses. La chape de plomb tombée sur le pays suite à la prise du pouvoir par la Phalange est d’une justesse à faire frémir. Dans cette morosité, quelques jeunes gens parviennent à faire scintiller l’espoir par leur amitié, leur amour et par la lutte qu’ils préparent dans l’ombre.
Pourtant Mourlevat ne cède pas à la facilité et tous ces jeunes héros de dix-sept ans ne se relèveront pas de leur combat d’hiver. Mais il n’y a pas à s’y tromper. Les très beaux personnages de consoleuses, seules figures maternelles et vraiment charnelles du roman, sont contrebalancées par les ignobles phalangistes qui règnent par la terreur et la violence. C’est Mills, maître des hommes-chiens, qui synthétise la noirceur des dirigeants : obéissance, cruauté, cynisme, ce Mills n’a rien pour lui. Quant aux hommes-chiens (museau de chien, le reste humain), ils sont un avatar sinistre et parfois pathétique du génie humain.
Si hommes-chiens et hommes-chevaux apportent une note fantastique à ce roman de la lutte, il n’en reste pas moins proche de nous, dans cette ville sans nom qui pourrait être la nôtre tant le fascisme est chose rampante et insidieuse.
La mélancolie est sans nul doute la tonalité majeure du roman. Elle s’éclaire parfois d’un rire d’enfant ou du chant de Milena, mais la tristesse demeure. Car il est lourd à payer le prix de la liberté et rien n’efface jamais un passé douloureux, pas même le printemps.
Jean-Claude Mourlevat sur Tête de lecture
Le combat d’hiver
Jean-Claude Mourlevat
Gallimard Jeunesse, septembre 2006
330 pages, 15€