
Imaginez qu’une grande ville d’Europe de l’Est, à peine sortie du totalitarisme, vienne d’être rachetée par une compagnie privée pour devenir un parc d’attraction grandeur nature. La ville devient Town Park, ses habitants des figurants en costumes d’époque (plutôt 19ème) et les touristes affluent.
Mais voilà, vous êtes habitant de Town Park, vous, le « vieux gauchiste occidental » à qui on ne la fait pas. La mondialisation, la privatisation, l’ultralibéralisme, pas question d’entrer dans ce jeu-là, il faut résister.
Mais… la chair est faible et il faut bien manger, se dit en substance le héros narrateur, scénariste télé pour la déplorable série humoristique « Modern Life ». Le soi disant militant n’est pas difficile à corrompre. Il ne met pas longtemps à s’asseoir sur les « scrupules moraux qui interdisent de traiter avec l’ennemi d’hier quand cela représente un avantage aujourd’hui« . Il faut dire que la Compagnie y met le paquet :
une mensualité dorée, un sublime appartement de fonction dans l’un des vieux immeubles qui dominent Saint-Michel, une énorme somme en cash versée pour [le] persuader de rester à Town Park, un paquet d’actions en échange de [son] silence.
La calculatrice ne fait pas pencher la balance dans le sens de la morale. Et voilà notre libertaire vêtu d’un canotier arpentant joyeusement les avenues impeccables de l’ultralibéralisme. En tant qu’auteur, il fait partie des VIP qui ont accès à tous les avantages octroyés par la Compagnie. Malheureusement pour lui, son statut n’est pas garanti à vie. Les règles de Town Park sont révisables unilatéralement, comme dans tout bon système autoritaire. Le narrateur va donc perdre ses privilèges et amorcer une dégringolade sociale qui ne le laissera pas physiquement indemne : il y laissera sa main droite, celle-là même qui lui permit de pactiser avec le Diable… Il se peut qu’il laisse aussi quelques neurones car, hallucinations ou délire paranoïaque, ce scénariste prolixe se met à rencontrer ses personnages en chair et en os.
Faut-il rire ou pleurer en lisant La cité heureuse ? Certainement les deux, mais c’est plutôt l’amertume au final qui domine. Comme il a été facile à corrompre cet avocat des causes perdues, ce militant politique convaincu ! Est-ce l’âge, la maladie, la désillusion qui viennent à bout de ses idéaux ? Non, c’est l’argent et l’ascension sociale, l’envie et le paraître qui ont rongé en quelques jours une vie de certitudes. Mais qui parmi ses juges sévères refuseraient un tel pont d’or ? Qui ne retournerait pas sa veste pour devenir privilégié dans une société du marche ou crève ?
Benoît Duteurtre ne fait pas un drame de son histoire, bien plutôt une comédie dans laquelle s’intercalent les scénarios télévisés du héros d’un humour extrêmement grinçants et politiquement incorrects. Le narrateur a crée des personnages qui, en intervenant dans sa vie réelle, se donnent les moyens de se révolter contre leur créateur alors que lui est devenu moins qu’un personnage de Town Park, un simple figurant sans aucune autonomie. Au dernier courant d’air l’opportuniste a perdu les rênes de son destin : bien fait pour lui ? Interrogeons-nous plutôt sur la solidité de nos propres convictions.
La cité heureuse
Benoît Duteurtre
Fayard, août 2007
281 pages, 18€