
Ce livre est si célèbre qu’il ne me semble pas opportun d’en faire une chronique circonstanciée avec résumé et opinion. Matheson est un auteur immense, un des plus grands selon moi, et Je suis une légende un des meilleurs livres fantastiques qui soient (même s’il sort en France dans des collections dédiées à la science-fiction).
J’ai eu envie de relire ce roman suite à l’adaptation qu’en a fait Francis Lawrence (Constantine, 2005 avec Keanu Reeves) avec Will Smith dans le rôle de Robert Neville. On se souvient que ce roman a déjà connu boire et déboires : d’abord Je suis une légende de Ubaldo Ragona et Sidney Salkow (1964) avec Vincent Price ; on sait tout ce que La Nuit des mort-vivants de George Romero doit au roman de Matheson sans l’avouer ; puis vint, malheureusement emblématique, Le Survivant (Boris Sagal, 1971) avec le regrettable Charlton Heston, le flingue au bout du bras, déjà… Le duo Ridley Scott – Arnold Schwarzenegger passe à côté à la fin des années 90. (Je précise que je dois ces précieux renseignements à l’excellent Mad Movies, que je soupçonne de ne pas trouver son lectorat parmi mes collègues bibliothécaires… Je vous renvoie donc au numéro de Janvier 2008 pour en savoir plus sur le sujet.)
Je partais quasi blindée d’a priori, d’une part parce que j’aime vraiment ce livre, d’autre part parce que la critique s’est bien défoulée (voilà pourquoi, six semaines après sa sortie, j’étais toute seule dans la salle, sur les Champs pour la version en v.o…), notamment sur Will Smith.
Qui au final n’est pas mal du tout, seul devant la caméra pendant presque tout le film. Son interprétation est sobre, parfois émouvante, souvent crédible, même si ses allures de chef de gang fait parfois oublier au spectateur que ce Robert Neville-là était militaire et scientifique de renom avant la catastrophe. Quelle catastrophe ? Eh bien c’est clair dans cette version : des scientifiques ont trouvé le moyen d’éradiquer le cancer en bidouillant une molécule qui en a pris ombrage et a muté, transformant les humains en vampires au look de zombies.
Il ne reste a priori plus personne, à part Robert Neville, mystérieusement immunisé, et sa chienne. Alors que fait-il de ses journées ? Á l’inverse du héros de Matheson, il ne hante pas les bibliothèques pour trouver la raison de son malheur. Il travaille dans son labo et se livre à des expériences pour combattre le fléau. Les différences entre roman et film ne s’arrêtent pas là. On passe de Los Angeles à New York (très belles vues de la mégapole désertée et rendue à la nature avec lions et cervidés çà et là), de Beethoven à Bob Marley, d’un gros blond taraudé par ses pulsions sexuelles à un grand et beau Noir qui semble avoir oublié jusqu’à l’idée du désir…
Jusque là, le film s’en sort donc bien : quittez donc la salle avant les dix dernières minutes et vous garderez un souvenir plaisant de ce dernier homme sur la Terre. Mais voilà, Francis Lawrence a jugé bon d’imaginer une fin qui n’a, mais alors rien à voir avec celle de Matheson. Là où l’écrivain faisait de l’homme une espèce en voie de disparition et de son héros le dernier exemplaire d’une race qui a vécu, lui qui se prenait pour le parangon de la normalité (et celui-ci est noir, quel chemin parcouru depuis 1954 !), Lawrence nous pond un galimatias mystique qui en dit finalement long sur son interprétation : Dieu a permis à quelques élus d’échapper au virus, ils se barricadent loin là-bas, armés jusqu’aux dents, terrés autour de leur église bien proprette, et on va y aller et être sauvés tous ensemble, après le sacrifice du héros… Ben à ce prix-là, moi je préfère être damnée et devenir une de ces hideuses créatures mortes-vivantes imaginées par le designer français Patrick Tatopoulos, déjà à l’œuvre dans Godzilla et Silent Hill.
Ultime conclusion : lisez Je suis une légende de Richard Matheson.
Richard Matheson sur Tête de lecture
Je suis une légende
Richard Matheson traduit de l’anglais (américain) par Nathalie Serval
Gallimard (Folio SF n°53), décembre 2007
228 pages, 5.30€