La fille de l'alchimiste de Kai Meyer

Difficile de résumer l’intrigue de cet épais roman en deux parties sans en dévoiler quelques secrets, aussi passez votre chemin si vous voulez demeurer ignorant avant de lire ce beau roman sur lequel planent les dernières brumes du roman gothique allemand. La famille Institoris vit dans un château sur une île absolument coupée de tout. Il y a deux filles, Aura, adolescente et Sylvette, une enfant ; un fils adoptif, Daniel, environ dix-huit ans ; la mère, Charlotte qui a pour amant un certain aventurier nommé Friedrich, que tout le monde tient pour le père de Sylvette ; le père, Nestor, alchimiste de renom qui ne sort plus de son laboratoire sous les toits. C’est humide, grand et sombre et c’est dans cette chaude ambiance que débarque Christopher, dix-sept ans, qui vient lui aussi d’être adopté par Charlotte.

L’accueil n’est pas vraiment chaleureux, seule Sylvette se réjouit de l’arrivée d’un nouveau frère. Aura, elle, broie du noir car elle doit partir quatre jours plus tard en Suisse dans une pension. Dès son arrivée elle comprend qu’il s’agit d’une prison dont elle va vouloir s’enfuir. Quand elle y parvient, c’est pour découvrir que la directrice envoie certaines pensionnaires dans les montagnes où elles se font massacrer. Christopher de son côté fait des découvertes troublantes sur la famille Institoris : un tueur a été envoyé pour assassiner Nestor. L’alchimiste est étranglé sous les yeux de son nouveau fils adoptif qu’il avait pris comme élève.

Au lieu de révéler le crime, Christopher enterre le cadavre et s’approprie le laboratoire et les recherches de Nestor. L’assassin, un hermaphrodite nommé Gillian, retrouve Aura en fuite à Vienne. La jeune femme sait qu’il a tué son père et qu’il avait pour mission de la tuer elle aussi, sur ordre de Lysander, maître des égouts de Vienne et ennemi juré de Nestor. Mais Aura apprend que son père voulait la garder vierge jusqu’à ses vingt-et-un ans pour concevoir d’elle un enfant, fruit de l’alchimie. Les deux jeunes gens s’éprennent l’un de l’autre. Alors que Gillian agonise dans les égouts de Vienne suite au coup de force contre Lysander, Christopher est emprisonné pour le meurtre de jeunes filles dans les montagnes suisses et Sylvette est enlevée par Lysander.

De ses amours complexes naîtront Gian et Tess, enfants de l’alchimie qui pourront voir le très lointain passé et expliquer comment il est possible que Nestor et Lysander soient tous deux âgés de plus de sept cents ans. En effet, grâce à leur maître Morgantus, ils ont jadis été membres des Templiers et ont découvert le secret de la vie éternelle. Pourtant, en ce début de XIXeme siècle, leur longévité semble compromise et les secrets de ces sombres alchimistes semblent sur le point d’être révélés.

Si les histoires d’amour « contre nature » vous hérissent, je ne vous recommande pas la lecture de ce roman qui n’est qu’incestes du début à la fin. On sait, pour faire court, que le mariage alchimique a pour but la création de l’être parfait et qu’il doit pour cela passer par l’union de deux semblables cependant différents. Quoi de mieux qu’un père et sa fille ? Gillian est le fruit d’une expérience alchimique et son hermaphrodisme témoigne de la quasi perfection : une créature à la fois homme et femme. Mais le but suprême est bien sûr la pierre philosophale qui « montre le chemin de la perfection, la voie que doit suivre l’alchimiste pour devenir une homme parfait« . La voie empruntée par Nestor Lysander et Morgantus est celle du sang, du meurtre et de la souffrance, que les deux jeunes enfants vont révéler à leurs parents dans la deuxième partie de ce roman passionnant d’un bout à l’autre et redoutablement bien construit. Les révélations ne se font que progressivement, dévoilant peu à peu l’identité des héros au lecteur et aux héros eux-mêmes.

Il est malheureusement un point faible qui modère mon grand enthousiasme : la psychologie des personnages est au mieux déroutante, au pire inexistante. On s’étonne en particulier qu’Aura tombe quasi instantanément amoureuse du meurtrier de son père et que Christopher devienne sans raison cynique et méchant avec sa famille adoptive et en particulier sa mère. L’atmosphère et la construction narrative sont si réussies qu’on est vraiment déçu par ce manque de rigueur psychologique qui fait passer Kai Meyer à côté du vrai grand roman. On se laisse cependant facilement emporter par cette intrigue foisonnante où les arcanes de l’alchimie le disputent à la noirceur de l’âme humaine.

 


La fille de l’alchimiste

Kai Meyer traduit de l’allemand par Françoise Périgaut
Librairie Générale Française (Le Livre de Poche n°27044), janvier 2008
625 pages, 7,50€

Die Alchimistin, parution originale : 1998







Recevez des nouvelles de Tête de lecture par mail