
Souvent dans les familles, il y a un héros posthume, un ancêtre mort trop tôt et auquel ses descendants tissent une légende toute de majuscules et d’abnégation. La famille de Jordi Soler est originaire de Catalogne. Suite à la guerre d’Espagne, le grand-père a fui son pays par la France et après un long internement à Argelès relaté dans Les exilés de la mémoire, a rejoint le Mexique où il a fait souche.
Mais Arcadi, ce grand-père, a laissé dans la neige des Pyrénées, quelque part entre Espagne et France, son frère Oriol, très gravement blessé à la jambe. Pour la famille, il était « le dernier homme de la dernière arrière-garde, l’exhalation finale de la République, la dernière effilochure de ce qui avait échoué, de ce qui n’avait pas été. » Pour Arcadi, son frère a certainement résisté puis fui et il est quelque part, peut-être en Amérique du Sud lui aussi, et il reviendra frapper à la porte de son frère un jour, lors d’une tournée de concert, car Oriol était pianiste. Pour le narrateur, son petit-neveu, il est très probablement mort dans la neige, sinon pourquoi n’aurait-il pas donné signe de vie à sa famille ?
Jordi Soler invite le lecteur à découvrir avec lui quelle fut la vie de cet homme prétendument héroïque qui se révèlera un homme veule, un traitre et un assassin. Alors qu’il dédicace à Argelès en 2007 Les exilés de la mémoire, il est abordé par une vieille femme qui lui donne une photo : Arcadi, Oriol et leur père sur le front espagnol en 1938. Le narrateur recherche la vieille dame qui le mène à un vieux géant qui a sauvé Oriol de la tempête de neige en février 1939. Il rencontre aussi Isolda, celle qui lui coupa la jambe et ainsi lui sauva la vie. Puis il va fouiller dans les archives et ce qu’il y trouve s’inscrit totalement en faux contre la légende familiale.
Tandis qu’Arcadi, mon grand-père pensait au moment glorieux des retrouvailles avec son frère, le pianiste qu’on supposait couronné dans toute l’Amérique attaquait des familles de juifs sans défense dans les Pyrénées, tuait une enfant et cachait son cadavre pendant trois jours.
Jordi Soler s’est fait le biographe de sa famille en partant à la recherche de ses racines espagnoles. Ce roman, le troisième dans cette veine (le deuxième s’intitule La dernière heure du dernier jour), n’a pas les accents d’une saga ou d’une reconstitution. Il suit tout simplement le parcours d’un homme à partir de témoignages et d’archives, reconstruisant petit à petit une vie peu reluisante. Mais Jordi Soler ne fait pas qu’écrire l’histoire qui jusque là s’était dérobée, il creuse ce faisant en profondeur dans le terreau familial et ébranle toute cette belle généalogie qui fait le lien entre les générations. Il va devoir être le porte-parole auprès des siens restés au Mexique de cette légende noire et les obliger tous à revoir cette « iconographie mentale » dont ils sont si fiers. Pour faire face à la réalité, il leur faudra effacer les fictions qu’ils ont imaginées.
Soler écrivain est quant à lui servi par des personnages forts qui ont croisé les pas de son grand-oncle. Il a su mêler fiction et témoignages et à partir d’une matière archivistique, brosser un récit d’aventure avec des morts, des trahisons, des innocents emprisonnés et des méchants punis. Il est vrai que la matière est abondante, car bien qu’il ne soit finalement pas le héros de la légende, cet Oriol n’a pas vécu une vie calme et tranquille. Le talent de Jordi Soler n’en est pas moins grand, qui sait transformer par exemple une simple discussion avec une employée des archives de la police en suspens quasi intolérable et brosse d’entrée, dans le premier chapitre, une remarquable scène de la Retirada au cœur glacé des Pyrénées. Quel beau personnage aussi que Novembre Mestre, le géant des bois qui lui aussi a participé à la légende d’Oriol.
Jusqu’au dernier moment et malgré tout ce que son enquête lui a appris, Jordi Soler veut croire au meilleur pour son grand-oncle. Il veut plus que tout écrire une fiction à partir de la réalité, trouver désespérément quelque chose de bon dans cet homme qu’il a découvert, pour lui laisser une part mythique. Mais la belle et terrible scène finale, se déroulant le jour de la fête de l’ours dans un village de Catalogne efface définitivement les rêves du conteur car il y a dans la réalité quelque chose d’implacable que la fiction ne peut trahir.
Jordi Soler sur Tête de lecture
La fête de l’ours
Jordi Soler traduit de l’espagnol par Jean-Marie Saint-Lu
Belfond, 2011
ISBN : 978-2-7144-4842-2 – 203 pages – 17 €
La fiesta del oso, publication en Espagne : 2009
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