Ticket d'entrée de Joseph Macé-Scaron

Aligner les anciennes et actuelles fonctions de Joseph Macé-Scaron ainsi que les émissions où on peut le voir ou l’entendre, prendrait la moitié de ce billet. Je passe. Disserter sur ses emprunts ne m’intéresse pas. Je passe. La raison pour laquelle j’ai eu envie de lire ce livre, c’est que jusqu’en juillet dernier, Joseph Macé-Scaron animait « Jeux d’Épreuves » sur France Culture, une émission littéraire dont je n’ai raté aucun numéro et qui m’a fait découvrir avec bonheur de nombreux livres dont il n’était pas question ailleurs. Le journaliste s’y montrait aussi pertinent qu’impertinent, extrêmement fin et cultivé. J’avais donc envie de découvrir quel genre de roman ce critique implacable pouvait bien écrire.

Autant commencer par là : l’intérêt littéraire de ce roman est inexistant. Au mieux, il se lit avec profit d’un point de vue documentaire (un excellent opus pour la célèbre collection de chez Hachette, qui s’intitulerait, « La vie quotidienne des homos du Marais au début du XXIe siècle »). Alors oui, l’auteur manie parfaitement l’imparfait du subjonctif et le bon mot et porte à son apogée l’art du portrait au vitriol. C’est  souvent méchant, drôle parfois mais finit par être lassant tant le propos sent le règlement de compte.

Car Benjamin Strada, s’il est bien un personnage de fiction n’est que le double de son créateur qui en racontant son passage à la tête du Gaulois Magazine (Figaro Magazine), fait également le portrait du Paris bobo gay et superficiel. La vie de ce journaliste est aussi caricaturale qu’on se l’imagine, de la tenue vestimentaire obligatoire, tatouages compris, au thé Mariage Frères en passant par les partenaires multiples et le club de gym quotidien. Ce qui préoccupe Benjamin, c’est son look. Égoïste, sûr de lui, cynique, absolument ignorant de la réalité sociale en dehors du Marais et des restaurants chics, ce quarantenaire agace ses proches autant que le lecteur. Il n’imagine le monde qu’à l’aune de son expérience, avançant dans la vie avec les oeillères qui lui conviennent. Ainsi affirme-t-il que les homosexuels sont désormais socialement acceptés. Dans le Marais, c’est évident, mais qu’il vienne faire un tour dans le Loir-et-Cher profond pour voir ce qu’il en est de l’intégration des homosexuels (et des intellectuels). Mais Benjamin Strada ignore jusqu’à l’existence du boulevard périphérique, alors le Loir-et-Cher…

Tandis que sa hiérarchie et ses collègues le traitent d’intellectuel (le Gaulois Magazine doit distraire, pas prendre la tête), le lecteur se demande comment on peut être aussi cultivé et aussi vain. Tant d’érudition pour ne faire que paraître démontre par l’exemple que la culture ne rend pas forcément intelligent.

C’est lorsque s’amorce la dégringolade que Benjamin Strada devient intéressant, lui qui décide de ne pas suivre le mouvement sarkozyste à la veille de l’élection présidentielle de 2007. Pire encore, il s’oppose au ministre de l’Intérieur dont il se fait un ennemi au mauvais moment. Il reste droit dans ses bottes Benjamin, il a le beau rôle, celui de Joseph Macé-Scaron dévoilant (enfin ?) pourquoi et comment l’actuel Président de la République l’a déboulonné. Une pierre de plus dans un jardin qui va devoir retrouver son clinquant d’ici peu. Mais pas une œuvre inoubliable.

Ce roman a obtenu le prix de La Coupole 2011, histoire de rester entre gens chics et branchés. Il a également soulevé une polémique beaucoup moins chic qui a permis à tous les détracteurs de Joseph Macé-Scaron de déverser leur fiel. Le prix de La Coupole est remis à un livre qui a de l’esprit, c’est ce qui le caractérise. Ce qu’on peut souligner c’est que les contempteurs du plagiaire, n’en ont pas beaucoup, de l’esprit, et encore moins de style. On a lu des propos de caniveau, entendu un concert d’insultes vulgaires de la part d’indignés de la première heure, toujours prêts à conspuer mais certainement pas à lire le livre en question. Si encore ils le faisaient dans un style au moins aussi fin que celui de leur cible, on pourrait en sourire, mais la curée ne s’embarrasse pas de rhétorique.

Derrière l’assurance et le cynisme de Benjamin Strada, il y a un homme las et clairvoyant, un homme qui constate amèrement que la culture ne sert à rien et que globalement, tout le monde s’en fiche. La société veut du divertissement. Tout le monde se fiche bien de Proust, sauf qu’il faut en savoir un minimum pour les dîners en ville. Et encore, un Sarkozy érige l’ignorance en manière d’être. La droite décomplexée nous vaut la bêtise fière d’elle-même, à tous les étages. A quoi cela sert-il d’apporter la culture à des gens qui n’en veulent pas ? Pourquoi réfléchir, écrire, apprendre plutôt que se distraire ? Des questions qu’il n’est pas forcément bon de se poser pour rester en phase avec le monde. Mieux vaut se distraire…

 

 
Ticket d’entrée

Joseph Macé-Scaron
Grasset, 2011
ISBN : 978-2-246-59411-6 – 331 pages – 19 €





44 réponses à « Ticket d’entrée de Joseph Macé-Scaron »

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