L’attrape-coeurs de Jerome David Salinger

L'attrape-coeursL’attrape-coeurs est par excellence le roman de l’adolescence, quasi intemporel car de jeunes lecteurs s’y retrouvent encore aujourd’hui, soixante ans après sa publication. Un roman subversif à l’époque (1951), banni des bibliothèques et des programmes scolaires.

Holden Caulfied, héros de L’attrape-coeursvient d’être renvoyé de son établissement scolaire. Ça n’est pas la première fois et chaque fois c’est pareil : bon en lettres, mais fainéant, aucun effort. Il est à trois jours des congés de Noël, et plutôt que d’attendre, il décide de partir en douce et de passer ces trois jours à New York avant de rentrer chez lui. Il connaît bien New York, c’est là qu’il vit avec ses parents, plutôt aisés socialement, et sa petite sœur Phoebé. Son grand frère D.B., écrivain et homo, est parti vivre à Hollywood. Et Allie son petit frère est mort quelques temps auparavant. Il va errer, appeler tout un tas de gens, en rencontrer d’autres, monter dans des taxis vomitifs, entrer dans des bars, essayer de se faire servir de l’alcool, y parvenir parfois. Mais surtout, il va nous faire partager ses impressions sur ce qu’il voit, ce qu’il vit et ce qu’il pense, comme un direct live d’un adolescent livré à lui-même dans la grande ville, sans contraintes ni obligations.

Ce dont on se souvient surtout, c’est de la voix de Holden, cette voix, héritée de Huckleberry Finn, qui attrape le lecteur pour ne plus le lâcher, cette voix qui lui parle et lui confie ses pensées, comme à un ami. Cette oralité rapproche le lecteur de ce jeune garçon et si quelques tournures sont un peu surannées, le style est toujours bien vivant.

J’ai recommencé à faire de l’œil aux trois sorcières de la table voisine. C’est-à-dire à la blonde. Pour les deux autres, aurait vraiment fallu être en manque. Je suis resté très discret. Je leur ai juste jeté à toutes les trois mon coup d’œil super-relaxe et tout. Ce qu’elles ont fait, elles, toutes les trois, c’est se bidonner comme des andouilles. Sans doute elles trouvaient que j’étais trop jeune pour juger quelqu’un d’un seul regard et tout. Ça m’a exaspéré. On aurait cru que je voulais les épouser, ma parole. Après ça j’aurais dû les ignorer mais l’ennui c’est que j’avais envie de danser. Par moments, le besoin de danser vous saisit aux tripes et j’étais dans un de ces moments-là. Alors subitos’ je me suis penché et j’ai demandé : « Est-ce qu’un de vous aurait envie de danser ? ». J’ai demandé avec les formes. D’une voix tout ce qu’il y a de convenable. Mais bordel, ça aussi elles l’ont pris à la rigolade. Elles se sont mises à glousser. Trois vraies andouilles. Sans blague.

La sincérité de Holden fait qu’on l’écoute parce qu’il se livre dans toute sa naïveté. Il voudrait bien être un homme mais en a à peine l’apparence. Le fiasco avec la prostituée est touchant parce que naïf. Holden joue la comédie, celle des grands, en restant un enfant que la première prostituée venue, même très jeune, peut entourlouper.

Le succès de L’attrape-coeurs a été phénoménal et mondial : Holden avant d’être américain est un adolescent.  Un adolescent qui désobéit, qui va errer pendant trois jours, profitant de la liberté qu’il s’est octroyée.  Et qui découvre qu’être libre, c’est être seul et que les adultes sont tous plus ou moins pervers. C’est l’histoire d’une fuite avortée, d’un adolescent qui va peut-être attendre encore un peu pour être adulte. Il rêve de l’Ouest, de la route, mais finalement ne part pas. Il faudra attendre quelques années et la Beat Generation pour que les adolescents transgressent effectivement les codes sociaux, au-delà du langage. Au regard de ce qui est venu ensuite, L’attrape-coeurs semble bien peu subversif ; ce qui demeure moderne, c’est la voix.

J’ai regardé dans la foulée L’Attrape-Salinger, un documentaire de Jean-Marie Perrier qui met plus en scène Frédéric Beigbeder (qui connait pleiiiin d’écrivains, même des américains qui le reçoivent chez lui, ben dis donc…) qu’il ne nous en apprend sur le reclus de Cornish, encore vivant au moment du tournage. Dispensable.

Je finis en râlant parce que l’édition de poche de L’attrape-coeurs publiée chez Pocket, est pleine de coquilles, c’est juste exaspérant et témoigne d’un manque de respect de l’éditeur.

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L’attrape-coeurs

Jerome David Salinger traduit de l’américain par Annie Saumont
Pocket, 1994
ISBN : 978-2-226-12535-4 – 252 pages – 5.10 €

The Catcher in the Rye, parution aux États-Unis : 1951

50 commentaires sur “L’attrape-coeurs de Jerome David Salinger

  1. Je n’avais pas accroché à ce roman dont j’avais trouvé le style dépassé et le personnage un peu trop « bobo » genre petit ado faussement rebelle qui se crée des problèmes…
    Peut-être l’ai-je découvert trop tard ? (le jour de la mort de Salinger^^) Je ne le saurai jamais 🙂
    Si tu veux lire le roman de Joyce Maynard, je peux te l’envoyer. Il faut juste que je retrouve dans quelle caisse je l’ai mis…hum…
    Je te fais signe après les fouilles archéologiques ^^

    1. C’était le début des années 50… et oui, Holden est un peu bobo, pas un pauvre gosse mais un gosse de riche…
      J’attends donc ton signal, et constate que tu es encore dans les cartons !

  2. C’est un de mes livres préférés. Je l’avais tellement aimé (malgré la traduction fantaisiste) que j’ai lu plusieurs Salinger ensuite. J’ai relu The Catcher… en anglais, mais jamais les autres.

  3. j’ai ce livre dans ma PAL depuis… fort longtemps (sa mort, je crois, ou un peu avant) mais dans cette édition : quand je le lirai, je sors mes post-it et mon crayon pour noter les coquilles ????

  4. Je l’ai lu à la mort de Salinger et. …j’ai ete bien déçue. ….. Un livre mythique dont la réputation quasi mystique m’a laissée bien dépitée devant ce recit que j’ai trouvé bien commun. …
    Pour joyce MAYNARD je n’ai pas celui que tu cites mais j’ai « un long week end » sorti plus recemment et j’ai vraiment bcp aimé. Si tu veux je te l’envoie.

  5. Ce fut une déception pour moi ce livre. Je n’ai pas du tout aimé le style et je me suis forcée pour le finir. Par contre tu en parles très bien et tu as mis en avant certains points que mon ennui m’a empêché de voir.

  6. Pas accroché. Je n’ai même pas pu le finir tant le personnage m’agaçait! Quant aux coquilles, je suis d’accord avec toi. C’est une ou deux passe encore, mais tout un tas, c’est juste irrespectueux, tant pour l’oeuvre et l’auteur que pour le lecteur.

  7. Je l’ai lu il y a quelques année et je me suis beaucoup ennuyée ! Bien sûr, mon adolescence était déjà loin mais j’ai quand même trouvé un côté artificiel à Holden, comme s’il se rebellait sans véritable raison profonde. Et le style m’a paru vraiment vieillot … par contre, je pense que remis dans son contexte de parution à l’époque, il a du remuer beaucoup les gens 😉

    1. eh bien, on dirait que la majorité des lecteurs aujourd’hui n’apprécie plus Salinger… je le croyais plus aimé que ça… c’est que ceux qui l’apprécient doivent parler plus fort que les autres 🙂

  8. C’est quand même vrai que le livre vieillit, je le vois comme la jeunesse de Gasby… (on ne domine pas ses propres reflexions). Mais enfin, il faut l’avoir lu même sans l’aimer, ce n’est pas grave! Le coté gosse de riche en vadrouille est si classe.
    De Joyce Maynard j’ai lu « Long Weekend », c’est un livre magnifique dans un monde beaucoup moins glamour que Sallinger ( qui est a l’origine de la vocation litteraire de Joyce). Curieux qu’il n’y ai pas encore de film.

    1. Je suis d’accord avec le côté « il faut le lire » si on s’intéresse à l’évolution de la littérature américaine. Beaucoup de jeunes auteurs américains aujourd’hui ont Salinger comme référence.

  9. Je pourrais écrire le commentaire de Cynthia! Un de mes abandons, sans doute à cause de la traduction vieillotte (même édition que toi). L’impression qu’il vaudrait mieux le lire en VO, ce bouquin, non?

    1. Holden aimerait bien être un grand garçon, mais c’est l’enfance qui le retient… on finit avec le manège qui tourne, et lui qui regarde sa petite soeur, c’est très beau.

  10. Comme Cynthia, je n’avais pas trop accroché. On en avait fait une LC et le jour même de la publication de nos billets, l’auteur était décédé… On n’ a jamis su si c’était à cause de nos chroniques:).

      1. humhum… ben pas « tout » le monde alors ! Mais je comprends mieux pourquoi je n’avais pas encore vu le tag sur ton blog, tout s’explique !

  11. Je ne l’ai toujours pas lu, et pourtant, je l’ai depuis longtemps…(honte à moi)
    Toutes les infos qui m’arrivent sont toujours très partagées, quel que soit le moment. Du coup, je le remets en bas de la pile chaque fois qu’il émerge 😉 , il faudra que je melance quand même un jour !

  12. Il fait partie de ces livres dont je ne sais pas trop si je les ai lu ou non. Au vu du résumé et de l’extrait, c’est clairement non, et je ne pense pas que j’aimerais, je dois avoir passé l’âge ! 😉

  13. Lu il y a longtemps, j’en garde un souvenir très vague… Il faudra donc que je le relise, en trouvant si possible un édition agréable!
    Et je ne connais pas le livre que tu recherches désolée!

    1. Il y a des livres que j’ai beaucoup aimé adolescente, ou vers les 20 ans, mais je n’ose pas les rouvrir : j’ai beaucoup lu depuis et peut-être que mon émerveillement d’alors était peu justifié…

  14. Ce livre m’a procuré un grand bonheur. Ce n’est certes pas le récit d’un révolté, non, mais d’un « bobo » (c’est peut-être la principale originalité de ce roman) absolument incapable de « jouer le jeu ». Celui que nos sociétés modernes nous forcent à jouer, malgré nous. La « normalité » vue par le narrateur le heurte, lui semble monstrueuse et il la dénonce par son seul regard. Elle l’est en effet. Mais nous l’acceptons puisque « la vie est un jeu » comme dit l’un de ses professeurs paternalistes…

    Pour moi, le héros évoque l’authenticité d’un Meursault qui n’aurait jamais vu le soleil d’Algérie, mais dont l’humanité très « jazzy », très brut de coffrage est le produit et la victime de notre société. Et puis, New York est si présent, et en même temps si gluant… au point que le héros en restera prisonnier. A jamais. Pour moi, une manière de chef-d’oeuvre. Même si la fausse spontanéité du héros dissimule, en fait, une langue très « littéraire », très « travaillée », parfois artificielle, mais… très émouvante.

    1. Merci Jean-Jacques pour cet avis. Je pense aussi qu’une des grandes réussites de ce roman, c’est la voix d’Holden qui semble si naturel, écrite au fil de la plume. C’est certainement pour ça qu’elle touche encore les lecteurs aujourd’hui.

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