
L’attrape-coeurs est par excellence le roman de l’adolescence, quasi intemporel car de jeunes lecteurs s’y retrouvent encore aujourd’hui, soixante ans après sa publication. Un roman subversif à l’époque (1951), banni des bibliothèques et des programmes scolaires.
Holden Caulfied, héros de L’attrape-coeurs, vient d’être renvoyé de son établissement scolaire. Ça n’est pas la première fois et chaque fois c’est pareil : bon en lettres, mais fainéant, aucun effort. Il est à trois jours des congés de Noël, et plutôt que d’attendre, il décide de partir en douce et de passer ces trois jours à New York avant de rentrer chez lui. Il connaît bien New York, c’est là qu’il vit avec ses parents, plutôt aisés socialement, et sa petite sœur Phoebé. Son grand frère D.B., écrivain et homo, est parti vivre à Hollywood. Et Allie son petit frère est mort quelques temps auparavant. Il va errer, appeler tout un tas de gens, en rencontrer d’autres, monter dans des taxis vomitifs, entrer dans des bars, essayer de se faire servir de l’alcool, y parvenir parfois. Mais surtout, il va nous faire partager ses impressions sur ce qu’il voit, ce qu’il vit et ce qu’il pense, comme un direct live d’un adolescent livré à lui-même dans la grande ville, sans contraintes ni obligations.
Ce dont on se souvient surtout, c’est de la voix de Holden, cette voix, héritée de Huckleberry Finn, qui attrape le lecteur pour ne plus le lâcher, cette voix qui lui parle et lui confie ses pensées, comme à un ami. Cette oralité rapproche le lecteur de ce jeune garçon et si quelques tournures sont un peu surannées, le style est toujours bien vivant.
J’ai recommencé à faire de l’œil aux trois sorcières de la table voisine. C’est-à-dire à la blonde. Pour les deux autres, aurait vraiment fallu être en manque. Je suis resté très discret. Je leur ai juste jeté à toutes les trois mon coup d’œil super-relaxe et tout. Ce qu’elles ont fait, elles, toutes les trois, c’est se bidonner comme des andouilles. Sans doute elles trouvaient que j’étais trop jeune pour juger quelqu’un d’un seul regard et tout. Ça m’a exaspéré. On aurait cru que je voulais les épouser, ma parole. Après ça j’aurais dû les ignorer mais l’ennui c’est que j’avais envie de danser. Par moments, le besoin de danser vous saisit aux tripes et j’étais dans un de ces moments-là. Alors subitos’ je me suis penché et j’ai demandé : « Est-ce qu’un de vous aurait envie de danser ? ». J’ai demandé avec les formes. D’une voix tout ce qu’il y a de convenable. Mais bordel, ça aussi elles l’ont pris à la rigolade. Elles se sont mises à glousser. Trois vraies andouilles. Sans blague.
La sincérité de Holden fait qu’on l’écoute parce qu’il se livre dans toute sa naïveté. Il voudrait bien être un homme mais en a à peine l’apparence. Le fiasco avec la prostituée est touchant parce que naïf. Holden joue la comédie, celle des grands, en restant un enfant que la première prostituée venue, même très jeune, peut entourlouper.
Le succès de L’attrape-coeurs a été phénoménal et mondial : Holden avant d’être américain est un adolescent. Un adolescent qui désobéit, qui va errer pendant trois jours, profitant de la liberté qu’il s’est octroyée. Et qui découvre qu’être libre, c’est être seul et que les adultes sont tous plus ou moins pervers. C’est l’histoire d’une fuite avortée, d’un adolescent qui va peut-être attendre encore un peu pour être adulte. Il rêve de l’Ouest, de la route, mais finalement ne part pas. Il faudra attendre quelques années et la Beat Generation pour que les adolescents transgressent effectivement les codes sociaux, au-delà du langage. Au regard de ce qui est venu ensuite, L’attrape-coeurs semble bien peu subversif ; ce qui demeure moderne, c’est la voix.
J’ai regardé dans la foulée L’Attrape-Salinger, un documentaire de Jean-Marie Perrier qui met plus en scène Frédéric Beigbeder (qui connait pleiiiin d’écrivains, même des américains qui le reçoivent chez lui, ben dis donc…) qu’il ne nous en apprend sur le reclus de Cornish, encore vivant au moment du tournage. Dispensable.
Je finis en râlant parce que l’édition de poche de L’attrape-coeurs publiée chez Pocket, est pleine de coquilles, c’est juste exaspérant et témoigne d’un manque de respect de l’éditeur.
L’attrape-coeurs
Jerome David Salinger traduit de l’américain par Annie Saumont
Pocket, 1994
ISBN : 978-2-226-12535-4 – 252 pages – 5.10 €
The Catcher in the Rye, parution aux États-Unis : 1951
Laisser un commentaire