
C’est au cours de l’excellente émission « Mauvais genre » que j’ai entendu parler de La France tranquille en des termes si laudateurs que ce roman a été aussitôt inscrit sur ma petite liste. Peu de temps après, l’auteur était en dédicace dans ma ville. Ma petite ville de province tranquille, qui ressemble furieusement à Nogent-les-Charteux, qui n’en serait pas loin d’ailleurs géographiquement si elle existait. Une ville « où tu ne peux pas faire un pas sans donner des nouvelles de ta p’tite famille, où tout le monde est au courant de tout ». Si Olivier Bordaçarre n’aime pas bien la province, il en fait un portrait on ne peut plus vivant, qui donnerait envie d’habiter la mégapole si on n’y devenait pas rapidement dingue. Mais à Nogent-les-Charteux, il y a vraiment de quoi péter les plombs.
Un premier cadavre, puis un deuxième, un troisième, ils s’accumulent au rythme de un tous les quinze jours. Le gros, l’énorme commandant de gendarmerie Paul Garand est impuissant, comme d’habitude, débordé, comme d’habitude et l’enquête piétine. Pas d’indices, pas de témoins, d’autres cadavres.
On ne s’étonne donc pas que les esprits s’échauffent à Nogent-les-Charteux. « La peur se lit sur les visages. La peur de tout. Du voisin, du boulot, du chômage, des terroristes, des flics, de la révolution, de l’avenir, du présent, du ciel… de tout ! ». Mobilisation, milice, bavures… les journalistes ont de quoi alimenter les gazettes et souligner l’incompétence des services de sécurité. Dans un climat de crise chronique, le tueur de Nogent-les-Charteux est une aubaine pour révéler haines et craintes.
Tout ça, je l’avais globalement envisagé en écoutant « Mauvais genres », et ce type de roman policier engagé, à forte teneur sociale et politique ne me tente pas le plus souvent, le néopolar à la française ne m’a jamais attirée. Je n’ai pas envie de retrouver dans les livres la grisaille du quotidien (que je fuis en lisant justement !). Ce qui m’a poussée à l’achat, c’est l’insistance portée pendant l’émission sur la qualité d’écriture. Je n’ai pas été déçue. Olivier Bordaçarre a le portrait féroce, la petite phrase qui fait mouche. Alors oui, on y trouve tout ce qu’on s’attend à trouver sur les mentalités de province, les élus pas reluisants, la culture à pleurer, les commerçants mesquins. C’est certainement incontournable, mais cependant très convenu. Ce qui fait la différence pour moi, peu adepte du genre, c’est le style à la fois tranchant et humoristique. En peu de mots, il vous décrit la milice locale comme personne : « Sourires cons, pupille à la bière, crânes vides, oreilles dégagées. » Pas besoin de plus, on les imagine très bien. Et la famille Bartavel, sans blague, je les connais !
Au final ce qui prime dans La France tranquille, c’est avant tout l’ambiance. Il y a bien un certain suspens, mais comme l’enquête n’avance absolument pas, ce n’est qu’à la fin qu’il se met vraiment en route. Ce serait plutôt « ma province à l’heure sécuritaire », on voit se mettre en place tous les boulons de la machine à psychose. La montée de l’ambiance sécuritaire, les armes, les boucs émissaires et règlements de compte, la suspicion généralisée, les caméras, le couvre-feu… c’est très réussi. J’ai apprécié aussi la mise en œuvre des différents registres de langue : les personnages ne parlent pas tous de la même façon et l’auteur a su rendre cette importante distinction sans tomber dans la caricature (les Bartavel par exemple, sont bien dépeints, quasi incultes mais pas idiots pour autant). Réussi aussi. Quant au commandant Garand, il est tout à fait atypique : nonchalant limite fainéant, il ne s’investit pas dans l’affaire, ne pense qu’à manger et à téléphoner à son ex-femme. De fait, la population le méprise pour son incompétence, des « héros » comme ça, on n’en rencontre pas dans tous les livres.
On pourra être déçu si on attend une enquête en bonne et due forme, je l’ai été un peu. On pourra aussi tiquer devant l’évident mépris de l’auteur pour les villes de province (si on aime sa province, bien sûr) dont la peinture se fait à coups de stéréotypes le plus souvent. Moi j’aime bien ce genre d’humour gratuitement méchant, mais j’imagine qu’il ne plaira pas à tout le monde. Et puis, il y a province et province, la Beauce n’est certainement pas la plus souriante ni même la plus accueillante…
La France tranquille
Olivier Bordaçarre
Fayard, 2011
ISBN: 978-2-213-66267- 1 – 342 pages – 18€
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