Le roi transparent de Rosa Montero

Roman historique, roman épique mais aussi intimiste, plongée dans le beau XIIe siècle, époque d’ouverture, de progrès, de tolérance et de culture avant la répression et la main de fer inquisitoriale qui étrangla les siècles suivants. Le roi transparent, à travers la vie de Léola, jeune serve qui au début du roman tire la charrue de son père comme une bête de somme, raconte la chevalerie, la fin’amor, le savoir et la religion d’un siècle bouillonnant et tourmenté.

Comme tous les paysans des alentours, Léola et son frère Antoine appartiennent au seigneur d’Aubenac. Par leur travail, ils doivent assurer sa subsistance, la leur vient après. En période de guerre, les hommes doivent aussi partir se battre pour lui, ainsi Antoine, son père et Jacques, le fiancé de Léola sont-ils capturés. Léola fuit, vole l’armure d’un chevalier mort et s’en revêt : il est moins dangereux, pense-t-elle, d’être un chevalier errant qu’une femme seule. Elle ne tarde pas à se faire attaquer par trois bandits, dont un moine, mais est secourue par un vieux chevalier qui vit sur la route en défiant d’autres chevaliers ou en aidant les nécessiteux. Puis elle rencontre Nynève, qui dit être la fée Viviane, et qui ne la quittera plus. Elles partent toutes deux pour Millau.

En chemin, Léola apprendra à se battre grâce au chevalier Roland. Elle peut ainsi gagner deux chevaux lors d’un tournoi de village et parvenir au château de la duchesse Dhuoda chez laquelle les deux femmes vont rester très longtemps. Là, elle apprendra les bonnes manières d’une femme de la noblesse et participera à une cour d’amour de la reine Aliénor à Poitiers. Plus tard, Léola, toujours travestie en homme, se fera Marchand de Sang, de ces chevaliers payés par les marchands pour les protéger pendant leurs voyages de l’avidité d’autres chevaliers. Léo tombera amoureuse d’un alchimiste, entendra la parole des cathares, les aidera, discutera avec Héloïse, entreprendra l’écriture d’un Livre des Mots.

Beaucoup d’événements et de rencontres ponctuent cette vie aventureuse sur les terres occitanes, beaucoup trop pour que la chronologie historique soit respectée, mais qu’importe. Le romanesque s’autorise dans Le roi transparent quelques écarts avec la réalité pour nous offrir un livre d’une richesse telle que le lecteur est transporté dès les premières pages. En quelques phrases, il s’accroche lui aussi à cette pauvre charrue et tire, tire avec Léola et Antoine, et participe à cette terrible évocation de la servitude paysanne. Quatre cents pages plus loin, le lecteur est toujours aux côtés de Léola, dans la forteresse de Montségur assiégée. Ensemble, ils ont tournoyé, tué, aimé, ils ont côtoyé la reine Aliénor et son fils Richard Cœur de Lion, vu passer la croisade des enfants. Ils ont participé à l’épanouissement de la culture, du raffinement intellectuel, à l’apparition des premières cités libres, au développement de l’écriture vernaculaire et de la littérature moderne. Le progrès est en marche et il va se fracasser contre l’intolérance religieuse la plus obtuse qui verra la création de l’Inquisition et culminera avec la reddition de Montségur.

Voilà bien longtemps que je n’avais lu un roman aussi historique et romanesque. Ma petite âme d’historienne s’est bien un peu chagrinée du précipité temporel qu’utilise l’auteur, mais la lectrice s’est tellement passionnée pour ce beau personnage que le romanesque a pris le dessus. Ce qui m’a le plus intéressée dans Le roi transparent c’est certainement l’intolérance religieuse car l’auteur la traite avec intelligence, en faisant parler les personnages et sans condamner en masse. Les dissidences religieuses étaient alors nombreuses, notamment celles qui prônaient un retour à la pauvreté évangélique. Bien peu s’en sont sortis (ce fut le cas de Marie d’Oignies, une presque béguine dont j’ai jadis étudié la vie), beaucoup l’ont payé de leur vie.

Le cas des Cathares, tristement célèbres, est traité ici de l’intérieur par un simple témoin qui décrit une religion catholique violente et autoritaire du point de vue d’une croyante. Comment ne pas trembler quand arrivent les Croisés qui pillent tout sur leur passage ? Comment ne pas s’indigner de la vente d’indulgences, ne pas souligner les contradictions de l’Eglise face au commerce ? Nynève, la compagne de Léola, ne se gène pas pour souligner ces incohérences : elle a lu les textes, elle peut discuter avec les religieux, elle est fière et forte de ses convictions. Un beau personnage elle aussi.

Un livre intelligent, stimulant, enthousiasmant.

Rosa Montero sur Tête de lecture

 

Le roi transparent

Rosa Montero traduite de l’espagnol par Myriam Chirousse
Métailié, 2008
ISBN 978-2-86424-634-3 – 471 pages – 21 €

Historia del rey transparente, parution en Espagne : 2005





39 réponses à « Le roi transparent de Rosa Montero »

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