La quatrième épée de Santiago Roncagliolo

Le Sentier lumineux est un mouvement idéologique péruvien proche du marxisme-léninisme-maoïsme (mais sans lien de dépendance ou d’affiliation) qui, prônant la lutte armée contre l’Etat, se transforma en groupe terroriste sous la direction d’Abimael Guzmán, que ses partisans appelaient le Président Gonzalo et  que les Péruviens tiennent pour un psychopathe et un assassin sans scrupule.

« Le marxisme-léninisme ouvrira un sentier lumineux vers la révolution » écrivit José Carlos Mariátegui, intellectuel communiste qui influença Abimael Guzmán, professeur agrégé de droit et de philosophie, se considérant lui-même comme la quatrième épée du communisme derrière Marx, Lénine et Mao. Comme ses prédécesseurs, il prône la révolution prolétaire contre l’Etat bourgeois et l’avènement du communisme. L’insurrection dont il fut le cerveau ensanglanta le Pérou et couta la vie à près soixante-dix mille personnes. Dans cet ouvrage, Santiago Roncagliolo, journaliste péruvien vivant à Barcelone, par ailleurs romancier, écrit « l’histoire d’Abimael Guzmán et du Sentier lumineux », comme l’énonce le sous-titre. Il est en fait plus question du Sentier lumineux que d’Abimael Guzmán, car il semble difficile d’écrire une véritable biographie, il n’en existe d’ailleurs pas.

Santiago Roncagliolo n’a pas l’impartialité des journalistes anglo-saxons ou des biographes français. C’est de son pays qu’il parle, de la terreur que le Sentier y faisait régner et qui a marqué son enfance et son adolescence. « Le Sentier était un problème personnel pour moi », écrit-il non sans ironie car dans le passage en question, il se rappelle qu’il ne pouvait pas sortir tard le soir avec sa petite amie car Lima était pratiquement en état de guerre : des militaires partout, des bombes qui explosent, des coupures de courant qui empêchent de voir la fin du film.
Le journaliste énonce également les difficultés rencontrées : le silence des anciens militants, les témoins disparus, ceux qui ne veulent pas parler, les preuves détruites, d’autres falsifiées. Il doit jouer sur plusieurs tableaux, mais les résultats sont maigres :

Quand je m’adresse à un agent de l’Etat, je mets toujours l’accent sur le fait que la presse internationale veut connaître de près la glorieuse déroute du terrorisme au Pérou. Au contraire, quand je m’adresse à une source proche du Parti communiste du Pérou – Sentier lumineux, je dis que la presse internationale veut connaître la version de ses compagnons, qui a été tue trop longtemps. En réalité, il y a du vrai dans les deux. Le reste n’est qu’une formalité, je dois démontrer à chaque source que je connais son langage.

Le père d’Abimael Guzmán est un aristocrate traditionaliste qui a plusieurs enfants illégitimes dans les classes défavorisées. La femme d’ Abimael Guzmán père, décide de prendre en charge ces enfants souvent pauvres et de leur donner une éducation. Quand Abimael Guzmán entre à l’université d’Arequipa (1953), les professeurs marxistes viennent d’en être chassés suite à une insurrection. C’est un étudiant brillant. En 1962, il est nommé professeur à l’université de Huamanga (dans la province pauvre d’Ayacucho). Là, il forme à son idéologie des étudiants qui seront à leur tour enseignants. Le but est de se rendre maître des esprits.

A partir des années 1960 et jusqu’au milieu des années 1970, ce fut le travail politique d’Abimael et des siens. Ils n’achetèrent pas d’armes et ne contrôlèrent pas de syndicats. Ils n’organisèrent pas de manifestations. Mais lentement ils se rendaient maîtres des esprits des étudiants dans toute la région.

Endoctriner les paysans mais aussi développer l’appareil militaire. Car l’endoctrinement ne sera pas toujours efficace et en cas de résistance, le Sentier lumineux riposte très cruellement, allant jusqu’à massacrer pour rébellion jusqu’à soixante-dix paysans à coups de pierres et de machette (il ne faut pas gâcher les munitions).  Dès lors, la répression militaire se met à employer la torture face aux terroristes et le pays sombre dans la guerre intérieure. L’épisode tristement célèbre de la tuerie de Uchurracay reste un sanglant emblème de l’atmosphère de terreur qui régnait alors : des paysans qui vivent dans la peur permanente prennent huit journalistes venus de Lima pour des sentiéristes et les massacrent.

Mais le Sentier fait aussi sentir sa présence dans les villes par exemple en faisant sauter des pylônes à haute tension afin de plonger des quartiers entiers dans le noir. Ou en faisant exploser des bombes dans les rues pour empêcher la population de sortir. Et il faut se rendre à l’évidence : les méthodes policières anti-terroristes s’apparentent à un régime de terreur : portes enfoncées, arrestations nocturnes et hasardeuses, détentions arbitraires, disparitions. La contre-guérilla organisée par la faible démocratie péruvienne n’est pas celle d’un Etat de droit. Mais la répression ne touche pas les dirigeants du Sentier parce que la police a peur des représailles et parce qu’ils sont entourés de militants qui assurent le silence autour d’eux. Il est impossible d’infiltrer le Sentier.

Après l’arrivée au pourvoir de Fujimori en 1990, le Grupo Colina est mis en place, un groupe militaire d’élimination aux méthodes très expéditives. Le Sentier riposte par la multiplication des voitures piégées dans la capitale, jusqu’au cœur du quartier chic de Miraflores. Face à ce déferlement de violence, l’arrestation d’Abimael Guzmán en 1992 dans son appartement de Lima se fait quasi dans le calme, après plusieurs semaines de surveillance.

Comment un homme décrit par tous comme extrêmement poli et bien élevé, dont l’intelligence et l’érudition ne sauraient être mises en doute, comment cet homme peut-il être l’Abimael Guzmán à l’origine de tant de morts et de massacres ? Le journaliste ne répond pas à la question, mais le peut-on ? Au final, Santiago Roncagliolo, comme les autres, se heurte à l’origine du Mal.  On voit Guzmán en mégalomane tout-puissant, la cause qui prend le pas sur la vie humaine, celle des autres, mais on ne pénètre pas l’âme de cet homme.  On suit son parcours, ce qui est déjà considérable au vu des sources et des conditions d’enquête, mais sa vie clandestine, sa vie d’homme traqué n’est évoquée que dans l’épilogue. De ce qu’on aperçoit de l’homme derrière le révolutionnaire, on ne voit pas de profiteur ni de dichotomie entre discours et pratique. Abimael Guzmán croit en la révolution, Abimael Guzmán est la révolution. Il n’y a plus d’homme en lui, mais une cause. C’est ce que j’ai cru comprendre en lisant ce livre alors qu’Abimael Guzmán vit toujours dans une prison de haute sécurité construite spécialement pour lui, sur la base navale de El Callao.

Santiago Roncagliolo sur Tête de lecture

 

La quatrième épée. L’histoire d’Abimael Guzmán et du Sentier lumineux

Santiago Roncagliolo traduit de l’espagnol par François Rambaud
Les Editions du Cerf (Cerf Politique), 2012
ISBN : 978-2-204-09729-1 – 270 pages – 24 €

La Cuatra espada parution en Espagne : 2007





8 réponses à « La quatrième épée de Santiago Roncagliolo »

  1. Manu
    1. Sandrine
  2. La Petite Souris
    1. Sandrine
    1. Sandrine
  3. Le Papou
    1. Sandrine

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