
Voici un roman dans lequel il fait bon s’immerger lors d’une journée pluvieuse. L’ambiance est celle d’un film d’Hitchcock, en particulier Soupçons dans lequel une femme se persuade petit à petit de la culpabilité de son mari.
La banlieue de Los Angeles dans les années 50. Au départ il y a Lora King, la narratrice, et son frère Bill, flic de son état. Ils vivent ensemble, soudés, en quasi symbiose : tragiquement orphelins depuis l’enfance, ils sont tout l’un pour l’autre. Jusqu’au jour où Bill rencontre Alice Steele. Belle, volubile, charmante, elle séduit Bill en quelques mois et ils ne tardent pas à se marier. Lora part vivre ailleurs, restant proche de son frère et ne cessant d’observer sa belle-sœur à laquelle elle ne témoigne aucune animosité. Au contraire, Lora ne peut que constater qu’Alice est une épouse modèle, très attachée à son mari, à sa maison. Elle fait même preuve d’une énergie étonnante pour la cuisine, le ménage et la vie sociale.
Lora en vient à rencontrer certains de ses amis, dont Lois, une jeune femme plutôt vulgaire qui semble bien connaître Alice. Celle-ci se met en tête de trouver un mari pour Lora, et lui présente un de ses amis, Mike Standish. D’emblée, Lora n’a pas confiance en lui et se demande pourquoi Alice les a fait se rencontrer et quelles étaient leurs relations. Mike, publicitaire, a connu Alice au temps où elle travaillait pour Hollywood, dans les ateliers de couture. Il en sait donc beaucoup sur son passé, beaucoup plus que Lora qui commence à fouiller le passé de sa belle-sœur pour savoir qu’elle femme a épousé son frère adoré.
Une ambiance qui monte doucement mais surement vers un drame que le lecteur pressent dès le départ. A la base, la relation entre le frère et la sœur est trop fusionnelle pour que quiconque s’immisce entre eux et en sorte indemne. Mais quand en plus ce quelqu’un est une trop belle séductrice au passé très trouble, la tension n’en est que plus intense.
Deux femmes que tout oppose : Lora King la pure, la naïve, la désintéressée ; Alice Steele l’énigmatique, la sulfureuse, la menteuse. Au-delà, ce sont deux visages de l’Amérique : l’une conformiste et conservatrice, l’autre dépravée et immorale, tournant autour du sexe et de la drogue (et des studios hollywoodiens dans le cas présent). Autour de ce tandem féminin aux rôles bien définis au départ, Megan Abbott développe un climat de suspicion et une zone de flou qui brouillent les repères, d’autant plus subtilement que l’une d’entre elles a la parole et que le lecteur ne voit donc l’autre que par son prisme. Ainsi le doute s’installe-t-il par vagues : dans un premier temps, comme le veut Lora, le lecteur s’interroge sur les intentions d’Alice ; puis il s’interroge sur Lora elle-même car il est clair qu’elle n’est pas une narratrice fiable et objective. Car par amour pour son frère, dit-elle, Lora se montre bien plus manipulatrice qu’elle ne le laissait soupçonner, bien plus retors qu’elle ne le prétend.
Red Room Lounge est un roman de peu d’action, tout entier basé sur la tension psychologique, dans l’inquiétude du dénouement.
Megan Abbott sur Tête de lecture
Red Room Lounge
Megan Abbott traduite de l’anglais par Jean Esch
Le Masque, 2011
ISBN : 978-2-7024-3458-1 – 307 pages – 20 €
Die a Little, parution aux Etats Unis : 2005
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