
Le cercle de la croix commence par le récit d’un certain Marco da Cola, gentilhomme vénitien. Son père rencontrant des difficultés dans la gestion de ses biens en Angleterre, Marco arrive à Oxford après un séjour à Leyde où il a appris la médecine, sans toutefois être diplômé.
Il se lie avec certains professeurs, philosophes (John Locke) et médecins (Robert Boyle et Richard Lower), dont des adeptes de ce qu’on appelle alors, en 1663, la nouvelle médecine, qui repose sur l’expérimentation plutôt que sur la sagesse des Anciens. La curiosité intellectuelle du sieur Cola le pousse à expérimenter lui aussi. Ainsi, s’étant porté charitablement volontaire pour soigner une pauvre femme, la veuve Blundy, il essaie sur elle ce qu’il considère comme l’opération de la dernière chance : une transfusion sanguine. Une première bien entendu, et dans des conditions exécrables. La vieille femme semble se remettre, mais sa fille, Sarah Blundy est accusée puis emprisonnée pour le meurtre d’un professeur, son employeur, le docteur Grove, empoisonné à l’arsenic. Elle reconnait les faits lors du procès et est pendue.
Ce premier récit passionnant explore les premiers pas de la médecine expérimentale, en but à ses prémisses, mais surtout aux interdits religieux. La religion est omniprésente dans le récit de da Cola puisqu’il est un papiste en terre anglicane et qu’on le lui rappelle sans cesse. Il arrive dans une Angleterre qui vient de rétablir la monarchie après la république de Cromwell. Politique et religion sont les principaux sujets de conversation, et donnent lieu à bien des luttes et complots dont le récit de da Cola ne rend pas compte.
Car le récit du Vénitien est suivi d’un deuxième, puis d’un troisième et enfin d’un quatrième qui vient, peut-être, les éclairer tous. Car le dernier qui a parlé a tendance à emporter l’adhésion. Ainsi, le jeune Prestcott fait-il le récit de ses efforts pour effacer l’accusation de trahison qui entache la réputation de son père. Il fouille, interroge, sollicite sans cesse certains des protagonistes du récit de da Cola pour arriver à ses fins. C’est avec le récit de Prestcott que Le cercle de la croix se fait dense et parfois complexe aux yeux de qui ne serait pas au fait de l’histoire anglaise. Il est avant tout ici question de la fin du règne de Charles Ier, assassiné, et du règne d’Oliver Cromwell, connu sous le nom de Commonwealth. Royalistes, républicains, protestants, catholiques : les enjeux politiques et religieux sont prépondérants et surtout, ils ne sont pas clairement explicités.
C’est que Iain Pears est un romancier britannique ; il écrit avant tout pour des Britanniques, plus au fait de l’histoire anglaise que le premier Français venu. L’avantage avec les auteurs américains qui écrivent des romans historiques c’est qu’ils écrivent pour des lecteurs américains et donc globalement pour des gens qui ne connaissent pas grand-chose à l’Histoire. D’où des explications. D’où aussi des situations frisant le ridicule tant elles témoignent de l’ignorance du lectorat américain (je pense en particulier à un roman de Raymond Khoury dans lequel personne au FBI ne soupçonne que ces types à cheval vêtus de grandes tuniques blanches barrées d’une croix rouge sont des Templiers… des quoi ?). Dans Le cercle de la croix, pas la moindre note de bas de page. Vive Wikipédia !
Au récit de James Prestcott succède celui du docteur Wallis qui écrit après avoir lu les deux précédents et entend démontrer que da Cola n’est pas un gentilhomme vénitien quelconque, mais un ancien soldat payé par les républicains espagnols pour assassiner le roi Charles II. Puis finalement peut-être seulement lord Clarendon. Là aussi, tractations, suspicions, démonstrations.
Le dernier récit, celui d’Athony Wood, historien apparu çà et là dans les récits de da Cola, Prestcott et Wallis, reprend les trois témoignages pour les réfuter car il connait la vérité vraie (lui aussi…). Comme les précédents, son récit est convaincant. Peut-être plus que les autres, bien qu’il soit assez irationnel. En tout cas, il est plus humain, plus proche des gens car il est l’employeur et bientôt l’amant de Sarah Blundy et que c’est d’elle qu’il est avant tout question dans son récit. D’elle et du vrai visage de da Cola, de sa mission en Angleterre.
Le moins que l’on puisse dire c’est que Iain Pears balade son lecteur. Il construit quatre récits autour de mêmes faits en changeant très habilement de point de vue et d’intérêt. Un même événement, le meurtre du docteur Grove suivi de la pendaison de Sarah Blundy, peut avoir été vécu de façon différente suivant l’intérêt et l’implication des protagonistes. Ou bien alors, chacun ne raconte peut-être pas les choses telles qu’il les a vraiment vécues. Malgré maintes promesses de bonne foi, il apparait au fil des pages que les différents narrateurs ne sont pas tous fiables, que chacun oriente son récit suivant ses intérêts. Dès lors, qui croire ?
Iain Pears bien sûr, qui malmène le concept de voix narrative pour mieux perdre son crédule lecteur dans les méandres d’une histoire complexe aux multiples interprétations. On est impressionné par la maîtrise narrative, la richesse de restitution historique ainsi que la densité humaine des divers protagonistes. L’accumulation de détails et la complexité machiavélique des complots envisagés pourront rebuter, et même entraver la lecture. Il faudra vraiment apprécier voire connaître le contexte pour jouir pleinement de l’intrigue, mais la maestria narrative ne perd rien, quoi qu’il en soit.
Pour ma part, j’ai particulièrement apprécié la façon dont Iain Pears rend compte de l’importance des statuts de classe et de genre dans les rapports sociaux : l’honneur peut passer par le viol d’une jeune fille, mais resté debout face à un égal est un affront. Cette société est fondamentalement injuste et pourtant très peu de gens pensent à la mettre en cause, pas même les opprimés. Et j’ai souri plus d’une fois de la façon dont un gentilhomme vénitien du XVIIeme siècle juge les Anglais :
Lower, et les Anglais en général, avait l’imprévisibilité des peuples non civilisés ; leur génie est aussi peu maîtrisé que leurs manières, à tel point que je doute que les étrangers puissent un jour les connaître et leur faire vraiment confiance.
Le cercle de la croix
Iain Pears traduit de l’anglais par Georges-Michel Sarotte
Pocket, 1999
ISBN : 2-266-08802-5 – 924 pages
An Instance of the Fingerpost, parution en Grande-Bretagne : 1997
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