Main basse sur la culture de Moreau et Porier

Comment va la culture en France ? Mal merci. La faute à qui ? Quelques fades ministres de ladite culture ? Quelques présidents peu intéressés par le sujet ? Dans Main basse sur la culture, Michaël Moreau et Raphaël Porier dépassent largement les discussions de comptoir pour s’atteler à un vrai état des lieux. Car il ne suffit pas de comparer Fleur Pellerin à André Malraux pour conclure à la débâcle de la culture en France même si le désengagement de l’Etat n’est pas un des moindres problèmes. Plus symptomatique est la part en passe de devenir hégémonique des entreprises privées et des marques qui ont transformé en quarante ans la culture en industrie culturelle.
On a du mal en s’en remettre…

Michaël Moreau et Raphaël Porier ont rencontré de très nombreux acteurs qui ont fait depuis les années 80 et font encore aujourd’hui la scène culturelle française. Tous les anciens ministres de la Culture ont accepté de leur répondre. Les seuls à avoir refusé l’entretien sont les représentants français de Google et Amazon et Aurélie Fillippeti alors ministre en charge de la culture… Dommage qu’elle ait manqué l’occasion d’expliciter la ligne culturelle du gouvernement puisque pour les auteurs, il y a à l’évidence deux raisons majeures à l’état maladif de la culture en France : les entreprises privées et François Hollande.

Main basse sur la culture se révèle passionnant car il reprend clairement l’évolution de différents supports culturels depuis 1981, donne voix aux acteurs qui étaient alors aux manettes et analyse les conséquences aujourd’hui. En radio par exemple : on passe de l’euphorie des radios libres à la play list de trente-cinq titres de NRJ qui tournent en boucle toute la journée. C’est effrayant, d’autant plus que dirigé par des types influents, sûrs d’eux et carnassiers. Ce qu’on espère, c’est que ces egos soient rapidement balayés par le streaming, par Netflix et consorts qui pour avoir des stratégies discutables n’enferment pas les gens dans une série de quelques titres qu’ils ont eux-mêmes choisis.

Certains sujets comme celui du cinéma et du théâtre sont passionnants car là encore les mécanismes sont clairement explicités. Le rachat des théâtres privés parisiens par des hommes d’affaires, des groupes industriels et des grands groupes de médias fait froid dans le dos. Leur programme : « beaucoup de comédies de boulevard et de castings très médiatiques, pour attirer un large public et atteindre la rentabilité. C’est Dîner de cons  et Cage aux folles pour tout le monde et comédies musicales à tour de bras. Car à l’évidence, dans un contexte de crise, le Français continue à se divertir : il n’est jamais autant allé au cinéma et « le marché du spectacle vivant a connu une croissance de près de 90% en neuf ans ». Et très paradoxalement, la politique de ce genre de spectacle est au prix de plus en plus élevé.

Le français râle car il trouve le livre trop cher alors que c’est (au pire) un objet qu’il pourra relire, prêter, donner, voire recycler… Tandis que Mozart l’opéra rock ou Le roi Lion à soixante euros la soirée…

Venons-en au livre, le grand absent de cet ouvrage. Car j’attendais bien sûr au moins un chapitre sur le livre et l’édition en France et il n’est pas venu. Rien donc sur l’évolution du marché et ses enjeux, rien sur les nouvelles habitudes d’achat et de lecture, les nouveaux supports. A l’évidence, pour Michaël Moreau et Raphaël Porier, le livre n’est pas un acteur de la culture en France aujourd’hui. Alors qu’il est question de téléchargements et de droits d’auteurs à maintes reprises concernant la musique, ces sujets pourtant d’actualité dans la filière livre ne sont pas prolongés. De même les seuls festivals envisagés sont musicaux et les pratiques de crowdfunding évoquées ne concernent que l’industrie du disque.

Malgré cette inexplicable absence, Main basse sur la culture est un ouvrage très intéressant et synthétique (et même si les continuels reproches des auteurs contre l’actuel président peuvent finir par agacer : pas la peine d’en faire tant, on comprend). Les polémiques et enjeux sont repris et explicités (Google, Amazon et autres « prédateurs du web », la loi Hadopi…) pour un état des lieux bien sûr alarmant : la culture aux mains de l’argent-roi d’un côté et de l’indifférence (au mieux…) de l’autre.

Doit-on chaque soir verser des larmes amères sur les photos de Dany Boon, Alain Chabat, François Cluzet, Sophie Marceau, ces acteurs à un million d’euros par film ? On peut. On peut même faire pire avec. Mais il existe cependant des raisons de se réjouir un peu, nous disent Michaël Moreau et Raphaël Porier : certaines villes économiquement sinistrées ont fait le choix de la culture, à l’image de Bilbao et de son musée Guggenheim : la Nantes de Jean-Marc Ayrault ou la région Nors-Pas-de-Calais avec le Louvre-Lens.

Alors non, culture n’est pas encore totalement synonyme d’entertainment.

 

Main basse sur la culture : argent, réseaux, pouvoir

Michaël Moreau et Raphaël Porier
La Découverte, 2014
ISBN : 978-2-7071-7814-5 – 331 pages – 19.50 €





25 réponses à « Main basse sur la culture de Moreau et Porier »

    1. Sandrine
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