
Un nouveau roman de Somoza pour le lecteur qui l’apprécie, c’est à la fois une joie et un gage d’étrangeté : plaisir du bizarre ciselé, du sens caché derrière une symbolique obscure, parfois scientifique. Ici, le titre explicite laisse augurer, à l’image de l’Heptameron, une nouvelle variation du recueil de nouvelles florentin. Mais pour Somoza, variation ne peut aller sans subversion, de la littérature et de son matériau : les personnages. Le Tétraméron se présente donc comme un écrin dont le lecteur soulève les couvercles un à un, jusqu’au cœur du sujet, comme des poupées russes. Mais y parvient-il ?
Soledad est une enfant de douze ans orpheline de mère. Mal dans sa peau, elle se sent décalée, invisible. Aussi pense-t-elle qu’elle peut fausser compagnie à sa classe lors de la visite d’un ermitage : personne ne se rendra compte de son absence. Si elle ne tombe pas dans un trou, Soledad descend cependant dans les entrailles de cet endroit étrange. Elle pénètre dans une pièce sombre où se réunissent quatre mystérieuses personnes, deux hommes et deux femmes, qui se racontent des histoires. Elle les écoute, debout dans la petite pièce. Peuplées de gens bizarres auxquels il arrive des choses non moins étranges, ces histoires décousues perturbent Soledad, et pour cause. Elles égrainent un chapelet de perversions dans des ambiances malsaines voire mortifères. A la fin de chaque histoire, Soledad doit enlever un ou deux vêtements.
On ne s’attend pas à de la lecture tout confort en ouvrant un livre de Somoza, c’est même pour ça qu’on le choisit. On sait qu’il va falloir lire à travers les symboles, interpréter et faire sens. On peut mettre plus ou moins de temps à trouver le fil qui relie ou la clé qui ouvre. Je vous souhaite de trouver l’un ou l’autre. Pour ma part, j’ai paradoxalement trouvé cette construction bien trop alambiquée, voire spécieuse. Oui, au fil des histoires, Soledad s’arrache à l’enfance et devient femme ; oui, ce passage entre enfance et âge adulte entraine une certaine confusion qu’illustrent les contes ; oui, la transition fait souffrir, rire et pleurer. Mais qu’en est-il du Décaméron ? Qu’apporte cette structure si élaborée ? Et le joyeux libertinage florentin se fait catalogue de perversions…
Soledad ne comprend pas grand-chose aux histoires racontées, le lecteur non plus. Certaines font sens pour elles-mêmes, au gré d’un réjouissant surréalisme noir, d’autres restent obscures quant aux liens avec l’ensemble. Ce qui procure un méchant sentiment d’artificialité. En rappelant sans cesse au lecteur qu’en lisant un chapitre supplémentaire il ouvre un coffre dans un coffre dans un coffre dans un coffre… Somoza entretient (essaie d’entretenir) l’attention.
Si ce n’était la promesse d’une fin en forme de révélation (de clé, enfin !) et le nombre modeste de pages, je n’aurais pas terminé ce roman qui a fini par m’ennuyer, et me décevoir…
José Carlos Somoza sur Tête de lecture
Tétraméron
José Carlos Somoza traduit de l’espagnol par Marianne Million
Actes Sud, février 2015
247 pages, 21.50€
Tetrammeron, parution originale : 2012