
Prends garde propose deux textes qui se présentent tête-bêche : celui de Milena Agus est le roman, celui de Luciana Castellina, l’histoire, ou plutôt le contexte. J’ai commencé ma lecture par ce dernier car l’histoire des Pouilles au sortir de la Seconde Guerre mondiale m’était tout à fait inconnue.
Le 3 septembre 1943, l’armistice est signé entre l’Italie et les Alliés, presque en catimini. Hier alliés, les Allemands deviennent les ennemis sans que les soldats italiens en soient immédiatement informés. On imagine la confusion qui put en résulter. Les combattants rentrent chez eux, pour certains, le sud de l’Italie est l’une des premières régions libérées. Avec la dissolution du parti fasciste et plus tard la mort de Mussolini, le changement est en marche : du jour au lendemain, le fasciste se fait anti-fasciste et vive la liberté… Mais le paysan des Pouilles, plus exactement l’ouvrier agricole, attend du changement, d’autant plus que le vent communiste souffle un air nouveau : la fin du fascisme entrainera la fin des propriétaires terriens. Mais rien ne vient : les ouvriers agricoles vivent dans une misère totale et les propriétaires terriens continuent de s’enrichir.
La révolte gronde parmi les plus pauvres, les manifestations se multiplient, elles sont parfois violentes. Ainsi en ce 7 mars 1946 à Andria, petite ville semblable à tant d’autres, où les gens se sont réunis pour assister à un meeting. Il y a là des milliers d’ouvriers agricoles, qui se vendent tous les matins pour du travail, au moindre offrant. Un coup de feu éclate, personne ne sait bien d’où, on dit qu’il vient du palais des soeurs Porro. Aussitôt, la haine se cristallise contre cette brochette de vieilles filles propriétaires terriens depuis des générations : l’incarnation même de l’exploiteur. Deux d’entre elles seront frappées et assassinées par la foule.
De ces sœurs, l’Histoire ne sait rien d’intime ni de personnel, aussi Milena Agus dessine-t-elle un possible portrait de ces femmes recluses, ignorantes du monde, de leurs propres affaires, enfermées dans leurs traditions et leurs croyances. La guerre ne les a même pas effleurées. Pour les sœurs Porro, il y a des pauvres qui ont faim et des riches qui possèdent des terres, cela est et sera, tel est l’ordre de leur monde : « d’aimables demoiselles se consacrant à leurs bonnes œuvres« , élevées pour être distinguées, ne riant que rarement et jamais sans mettre la main devant leur bouche. C’est ainsi que Milena Agus imagine cette fratrie et on se prend à imaginer un livre plus épais qui prendrait en compte les très nombreux protagonistes des faits racontés par Luciana Castellina qui elle, n’évoque que peu les victimes. L’historienne s’intéresse en effet au peuple tout entier, à la destinée collective d’une classe sociale plus qu’aux individus qui la forment. Elle effleure mille vies, nombreuses sont celles qui pourraient donner lieu à des romans.
Au final, que les sœurs Porro de Milena Agus sont celles qui permettent aujourd’hui au lecteur de lever le voile sur une certaine classe sociale, à une certaine époque. Même si elles n’ont pas existé telles que la romancière les décrit, elles permettent ce que l’étude historique s’interdit : le sentiment, le détail, la psychologie. En quelle mesure ces victimes sont-elles coupables, d’une part bien malgré elles d’appartenir à la caste des propriétaires terriens, d’autre part de se tenir sciemment à l’écart du monde ? Nées de la fiction, cette question et bien d’autres ouvrent la réflexion historique.
Prends garde
Luciana Castellina traduite par Marguerite Pozzoli et Milena Augs traduite par Marianne Faurobert
Liana Levi, 2015
ISBN : 978-2-86746-752-3 – 168 pages au total – 17 €
Guardati dalla mia fame, parution en Italie : 2014
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