Partager la publication « Nous avons toujours vécu au château de Shirley Jackson »

Mary Katherine, dix-huit ans, sa soeur Constance, vingt-huit ans et leur vieil oncle Julian vivent tous trois reclus dans leur vaste demeure. Mary Katherine, la narratrice, est la seule à sortir pour faire les courses et rapporter quelques livres de la bibliothèque. Leur vie à tous trois est réclusion et habitudes. Mais l’Oncle Julian bat la campagne, enfermé dans ses souvenirs. En particulier ceux du jour fatal où pour la dernière fois, toute la famille s’est retrouvée autour de la table.
C’était six ans auparavant et le repas couta la vie à quatre membres de la famille, empoisonnés à l’arsenic. Constance fut traduite en justice et probablement innocentée faute de preuves, tandis que Mary Katherine se trouvait dans un orphelinat.
Ce n’est que peu à peu que le lecteur parvient à reconstruire les événements passés. Uniquement grâce à ce qu’en laisse filtrer la narratrice. Cette dernière s’applique bien plus à raconter son quotidien, son jardin, son inséparable chat, les quelques pratiques un peu magiques dont elle entoure sa maison qui forme une carapace contre l’extérieur. Pourtant, rien n’arrête la venue d’un certain cousin Charles qui vient rompre l’harmonie en s’installant avec elles. Il dort dans le lit du père et porte sa montre. Bientôt, il témoigne une franche antipathie à l’égard de Mary Katherine qui elle multiplie les malfaisances à son encontre.
Ainsi s’installe une atmosphère tout à fait étrange, proche du fantastique sans jamais s’affirmer comme telle. Le lecteur se demande s’ils sont tous fous, s’ils sont des fantômes ou même des souvenirs. Ils ont pourtant l’air si heureux… C’est ce qui semble gêner la population locale qui n’aime pas les gens qui restent entre eux, les gens différents. Ce bonheur-là les nargue, puis les agace, puis bien pire. Dans une scène terriblement brutale, les villageois s’en prennent à la maison et à ses habitantes. Elle dessine en surimpression la violence imbécile et déchaînée des pogroms.
Loin de l’impérative sociabilité et du devoir de communication, Nous avons toujours vécu au château se présente donc comme l’affirmation du bonheur de l’entre-soi, des joies de la solitude choisie. Vivre caché loin des foules curieuses, ignorantes et agressives est un idéal qui dérange. Et dans leur douce folie meurtrière, les soeurs Blackwood sont prêtes à le (faire) payer cher.
Nous avons toujours vécu au château
Shirley Jackson traduite de l’anglais (américain) par Jean-Paul Gratias
Payot & Rivages (Rivages/noir), août 2012
234 pages, 8,75€
We Always Lived in the Castle, parution originale : 1962
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