Le chat de Georges Simenon

Tu peux crever, ma vieille.

Voici l’un des messages qu’Émile adresse à sa femme Marguerite, soigneusement plié et expédié d’une pichenette. Depuis longtemps, deux ans, peut-être trois, Émile et Marguerite Boin ne se parlent plus. Il a soixante-treize ans, elle soixante-et-onze et qui sait combien d’années encore à vivre ensemble…

Ils n’étaient pas faits l’un pour l’autre, Émile et Marguerite. Veufs tous deux, mais elle issue de la bourgeoisie parisienne, un grand-père fondateur de biscuiterie, un père qui donne son nom à une rue, un square plutôt, celui-là même où elle vit depuis toujours, et depuis quelques années avec Émile. Après un premier mari fin mélomane, professeur de musique et premier violon à l’Opéra de Paris, Marguerite, née Boise a épousé par ennui ou par pitié son voisin d’en face. Émile donc. Ancien maçon à la retraite, bon vivant, veuf d’une fille de la campagne aux idées larges et peu farouche. L’inverse de Marguerite, qui ne peut cependant plus compter sur la fortune familiale même si elle est encore propriétaire de la moitié des maisons de la rue.

Émile emménage donc dans la maison familiale, au bout de l’impasse. Il emmène bien sûr avec lui son Joseph, vulgaire chat de gouttière trouvé sur un chantier. Chez les Boise, on a bien eu un chien de race jadis, mais rien qu’un mauvais souvenir. L’animosité entre Émile et Marguerite va se cristalliser autour de Joseph qui dort sur le lit de son maître. Non que ça gêne Marguerite qui dort dans le lit d’à côté, mais enfin, il ronfle ce chat… Et puis il est sournois, tout dévoué à Émile. Voilà donc qu’un jour, alors qu’Émile est alité, Marguerite doit s’occuper du chat… qui meurt. Émile est certain que c’est elle qui l’a empoisonné et qu’elle a désormais l’intention de s’en prendre à lui. Pour toucher sa pension bien sûr. Il décide donc de se préparer à manger lui-même, enfermant sa nourriture dans un placard à part et verrouillé. Il fait ses propres courses, suivant ou précédant son épouse dans les boutiques du quartier, au marché.

Ils avaient vécu ainsi dans leur coin, s’irritant des gestes, des intonations de l’autre.

N’avaient-ils pas fini par y prendre un secret plaisir ? Les enfants jouent à la petite guerre. Pour eux, à présent, c’était la grande guerre, plus passionnante encore.

Chacun pensait à la mort de son partenaire, chacun, d’une façon plus ou moins avouée, la souhaitait, souhaitait être le survivant.

Déjà, Marguerite s’était débarrassée de son ennemi le plus évident, de ce chat qui défiait par sa seule présence la lignée des Doise et leur sensibilité.

Pourquoi, un jour, ne se débarrasserait-elle pas de son mari de la même façon ?

Et le lecteur de s’interroger : faut-il rire ou pleurer ?

Avec un art consommé du détail psychologique, Le Chat de Georges Simenon construit l’histoire d’un couple déchiré par la rancune et le quotidien. Chacun cultive ses petites aigreurs, chargeant l’autre de tout les torts. Le moment vient où Marguerite cherche le soutien d’une voisine pour dénigrer Émile et où celui part chercher un peu d’espace auprès d’une ancienne maîtresse. Tous deux se rendent alors compte qu’ils se manquent : ils ne peuvent pas vivre sans se détester l’un l’autre.

Ils sont risibles ces deux petits vieux qui font camembert à part, ridicules à se suivre dans la rue, à s’observer et se maudire sans mots dire. Mais ils font peur aussi, tellement peur ! Ils passent le peu de temps qui leur reste sur terre à se détester, à se venger d’affronts illusoires, à intérieurement s’insulter pour remplir le vide des journées.

Le Chat de Georges Simenon met en scène l’enfer de ce « vieux couple défraîchi« . A travers une série de flash-back, l’écrivain belge éclaire la succession de petits riens qui mènent au grand cauchemar de l’incommunicabilité. La peur de l’empoisonnement était déjà au coeur de L’Escalier de fer (1953), ainsi que l’inquiétude liée à la femme. C’est le point de vue d’Émile que partage le lecteur, celui de l’homme menacé et impuissant (dans tous les sens du terme) face à la femme forte, supérieure à ses yeux, sûre d’elle. Ou peut-être paranoïaque car au final on ne saura pas si Joseph est mort empoisonné…

Georges Simenon sur Tête de lecture

 

Le Chat

Georges Simenon
L.G.F. (Le Livre de poche n°14321), 2007
ISBN : 978-2-253-14321-5 – 190 pages – 5 €

Première publication : 1967





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    1. Sandrine
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