Des voix parmi les ombres de Karel Schoeman

Des voix parmi les ombres débute de façon presque fantasmagorique. Un journaliste sillonne le veld pour trouver des traces de la guerre des Boers. Il se rend dans des villages reculés, photographie, interroge. Alors qu’il prévoit de s’arrêter à Fouriesfontein, il ne croise aucune panneau sur la route pourtant droite et déserte. Demi-tour et encore demi-tour : aucune trace de Fouriesfontein. Il s’enfonce alors dans le veld pour ne découvrir que poussière à l’endroit où aurait dû se dresser la petite ville.

Puis bientôt, il entend des bruits et voit des ombres, des gens. Des chiens qui aboient aussi, un homme qui tombe dans la poussière, une femme qui court en hurlant sur le chemin. Des soldats à cheval, une jeune fille qui rentre d’un bal à l’aube en soulevant sa robe… Tout se fait de plus en plus précis. Le narrateur comprend qu’il est l’observateur invisible de la vie à Fouriesfontein peu avant l’occupation par les Boers puis les Anglais.

La guerre a pourtant commencé bien avant, en 1899, mais à Fouriesfontein la vie n’a pas encore changé. Anglais et Hollandais vivent ensemble, le mieux possible, entre bonnes manières et valeurs communes. A l’écart, les métis. Fouriesfontein fait partie de la colonie du Cap peuplée d’une majorité d’Anglais et où les Hollandais sont des paysans, dont certains se sont considérablement enrichis, comme les Fourie qui ont donné leur nom à la ville. Les Boers (les Hollandais) entrent en guerre contre l’autorité britannique pour l’indépendance des républiques libres (le Transvaal et l’Etat libre d’Orange). Les habitants de Fouriesfontein suivent ça de très loin, perdus qu’ils sont dans le veld.

C’est en tout cas ce dont témoignent trois voix. Trois voix du parti anglais qui prennent tout à tour la parole après une centaine de pages consacrées à l’errance du narrateur dans la ville qui s’anime. Alice, la fille du magistrat, représentant du pouvoir britannique qui vit très loin de toute préoccupation politique. Kallie, hollandais d’origine mais employé par le magistrat et donc considéré comme britannique par les habitants. Mademoiselle Godby, cinquantenaire et sœur du médecin. Chacun raconte à sa façon, et surtout de son propre point de vue les événements. Quelques faits sont particulièrement saillants : le grand bal de Reigersfontein donné en l’honneur du vingt-et-unième anniversaire de Giel Fourie, celui qu’on appellera « le rebelle » puisqu’élevé dans la colonie du Cap il a rejoint les rangs du commando boer. La fuite du magistrat, monsieur Macalister. L’exécution de plusieurs habitants par l’armée de libération britannique…

Les voix mêlées ne forment pas un récit chronologique, encore moins une chronique. Elles ne sont en rien rigoureuses. Certaines passent sur des faits essentiels. Soit parce qu’elles n’en n’ont pas eu connaissance, soit qu’elles ne les jugent pas importants. Toutes racontent la guerre bien des années après les faits. Toutes prétendent avoir oublié et toutes retrouvent une multitudes de petits faits et détails qui donnent vie à Fouriesfontein.

C’est ce qui fait la richesse de ce roman et finit par expliquer l’étrange entrée en matière. Le narrateur qui erre en pays inconnu, c’est l’écrivain qui cherche à écrire sur un sujet bien précis. Il n’a rien entre les mains, ou très peu, quelques faits tirés de livres d’Histoire.

Puis il cherche, fouille le passé, les archives, les livres, rencontre éventuellement des survivants. Peu à peu, les ombres qui évoluent autour de lui prennent corps, se mettent à parler. Et ce qu’il va raconter, ce n’est pas l’Histoire mais bien des tranches de vies individuelles, oubliées, balayées par le temps. Une jeune fille qui se prépare pour le bal et ne sait rien des tensions qui l’entourent ; un jeune homme ambitieux, soucieux de faire son devoir, qui passe sous silence l’humiliation vécue et son handicap ; la vieille anglaise qui par son récit fait émerger les métis de cette société-là, rappelant à travers maints détails qu’ils vivaient à l’écart des Anglais et des Hollandais.

C’est grâce au récit de mademoiselle Godby, qui arrive en dernier, que l’on saisit le basculement qui s’opère au moment où les Boers entrent en ville. Les certitudes et les bonnes manières des Anglais se délitent sous l’arrogance et la joie des Hollandais. Il devient alors évident que les deux peuples ne vivent pas ensemble mais côte à côte (nombreux sont ceux qui ne parlent qu’une seule langue).

Ainsi, l’histoire de l’occupation boer se fait petit à petit grâce à des voix différentes. Toutes ne racontent pas la même chose et chacune complète les oublis ou silences des autres. Et si chaque locuteur possède un style bien particulier, tous expriment la difficulté de se rappeler des jours funestes et lointains. Ils ont oublié, disent-ils, mais les mots ont le pouvoir de réveiller les souvenirs.

A travers un texte à la fois polyphonique et morcelé, Karel Schoeman invente une forme particulière de roman historique. Il place le lecteur dans la position de celui qui cherche puis trouve quantité de matériau.

Rapports officiels, coupures de journaux, avis de décès, brochures sur l’histoire de la paroisse, livres sur l’histoire de la guerre, témoignages oculaires et recréations de chercheurs, souvenirs décousus, traditions sujettes à caution, voix convaincues à l’authenticité douteuse, coups d’audace désinvoltes de la fiction : où s’arrêtent les faits et où commence l’imagination, où faut-il se mettre à contrôler et quand peut-on lâcher la bride, où passe la ligne de partage incertaine entre la création et l’imposture ?

En tant que lecteur de romans historiques, on s’interroge parfois sur la véracité de ce qu’on lit, sur la part de fiction des faits rapportés. Qui ne s’est jamais demandé si tel lieu ou tel personnage avaient vraiment existé ? Grâce à Des voix parmi les ombres, on entrevoit le travail derrière l’oeuvre achevée. Et on s’interroge sur ce qui fait sens et donne toute sa portée au texte : certainement moins l’exactitude des dates et des faits certifiés que l’émotion surgie d’une voix, d’un destin peut-être fictif mais réaliste. Par l’accumulation de détails imaginaires, l’écrivain donne vie aux faits inanimés entreposés dans le grand registre de l’Histoire.

 

Des voix parmi les ombres

Karel Schoeman traduit de l’afrikaan par Pierre-Marie Finkelstein
Phébus, 2014
ISBN : 978-2-7529-0523-9 – 311 pages – 22 €

Verliesfontein, parution en Afrique du Sud : 1998





25 réponses à « Des voix parmi les ombres de Karel Schoeman »

    1. Sandrine
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  1. Athalie
    1. Sandrine
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