Sous le coup de la grâce de Laszlo Krasznahorkai

Laszlo Krasznahorkai, écrivain hongrois récent lauréat du  Man Booker International Prize (un avant-goût du prix Nobel, disent certains) a de quoi impressionner le lecteur. Bien qu’éparpillée entre plusieurs éditeurs (Gallimard, Vagabonde et Cambourakis), son œuvre traduite en français compte plusieurs romans qui n’ont à l’évidence pas encore touché le grand public. Présenté comme le « maître contemporain d’une apocalypse qui inspire les plus justes comparaisons avec Gogol et Melville« , il n’a pas, dans ce recueil de nouvelles de 1986, l’ampleur de l’un tout en cultivant, comme l’autre, un humour à l’est….

Sous le coup de la grâce rassemble huit textes assez étranges. Le contexte est peu défini, Laszlo Krasznahorkai s’intéressant avant tout à des personnages plus qu’à des époques ou des lieux. L’un des protagonistes est entomologiste et peut-être l’auteur l’est-il aussi, d’une certaine façon. Dans « Herman le garde-chasse », il suit le personnage éponyme qui à peine retraité se voit confier la mission de nettoyer une forêt à l’abandon. Son art du piégeage lui permet d’éradiquer les nuisibles, avant de se repentir et de se retirer seul dans une cabane où il décide de se venger de celui qu’il était. On retrouve Herman dans la dernière nouvelle, vu d’un autre point de vue.

« Rozi la piégeuse » interroge le lecteur et ses habitudes de lecture. Un premier narrateur est intrigué par la présence d’un inconnu à la gare alors qu’il prend comme d’habitude son train pour aller travailler. Le soir, il décide de le suivre. Le deuxième narrateur s’avère être l’homme suivi, qui lui-même en suit un autre, cet autre étant le troisième narrateur conscient lui d’être suivi. Tout ce monde-là se retrouve dans le restaurant de Rozi la piégeuse. Pourquoi, comment ? C’est au lecteur de chercher à le comprendre.

Certaines nouvelles sont déconcertantes car il faut leur chercher une signification qui ne se livre pas d’emblée. D’autres sont plus universelles, comme la toute première, « Le dernier bateau » qui voit sortir des sous-sols et bas-fonds de la ville des gens qui se terraient : ils quittent leur pays, la Hongrie, avant qu’il ne soit trop tard. Ces gens ont peut-être à voir avec Zbig, narrateur de « Chaleur » : cet employé du fisc doit abandonner son bel appartement et désormais vivre caché dans un immeuble à l’abandon car la dictature pour laquelle il travaillait est en passe d’être renversée par un mouvement populaire. « Dans la main du barbier » quant à elle a des accents dostoievskiens avec le personnage de Simon qui tue un vieil ivrogne pour lui piquer son magot, qu’il ne trouvera pas, probablement parce qu’il n’a jamais existé.

Nombreux sont les personnages de Laszlo Krasznahorkai à avouer leur apathie, leur paisible soumission à un ordre à la fois établi et confortable. Ces nouvelles les saisissent au moment où leur quotidien tranquille est bousculé : les voilà contraints d’agir, de penser peut-être, de se libérer sans doute.

Sans doute avais-je déjà croisé un quidam pareil – loden élimé, cheveux rarescents plaqués en arrière, chaussures basses éculées – mais mon penchant naturel à la docilité raisonnable, ou si lente à mûrir en moi, l’inclination naturelle qui m’avait permis de faire mienne, fût-ce par simples bribes, un peu de la désarmante sagesse des Directives Centrales, m’en avaient toujours prémuni jusqu’alors ; et voilà qu’incapable de le quitter des yeux, les pieds comme cloués au sol, je vis la portière se fermer puis le train s’ébranler à une vitesse inexorable, avant de disparaître dans le tumultueux et mystérieux labyrinthe des rails qui le conduisaient à la capitale. Sur le moment, je ne parvins ni d’ailleurs ne cherchai à comprendre ce qui m’avait interloqué dans ce regard dangereux (sa douceur insolente ? son attention tenace ? son manque terrifiant de soumission ?), car la peur panique s’empara presque aussitôt de moi à l’idée de la gravité des risques encourus pour avoir raté le train de sept heures zéro deux…

Ce qui retient l’attention dans ces nouvelles, ce n’est pas tant ce qu’elles racontent que la façon dont elles le racontent. Le style de Laszlo Krasznahorkai est d’une rare ampleur, qui rebutera certainement mais séduira aussi les plus littéraires. Certaines phrases sont d’une longueur inusitée, notamment grâce à l’utilisation de nombreuses parenthèses et de force tirets. Quand une parenthèse courant sur plusieurs lignes se ferme, il est parfois nécessaire de retrouver le début de la phrase pour en rassembler le sens. Ainsi le texte se présente-t-il parfois comme un dédale, un vaste labyrinthe qui retiendrait prisonnier le lecteur à la fois ébloui par tant de maîtrise narrative et légèrement abasourdi.

Le lecteur de Sous le coup de la grâce est donc en quête de sens : sens de la phrase sur laquelle il faut revenir pour la comprendre, sens des textes eux-mêmes qui voient s’agiter (effervescence…) souvent vainement ou de façon incompréhensible des personnages quelconques tout à coup confrontés à l’inhabituel. Bien des textes côtoient la mort ou le morbide, au rythme d’une inquiétude qui pour être diffuse n’en est pas moins réelle. Une sourde menace plane dans les nouvelles de Laszlo Krasznahorkai, sans danger pour le lecteur autre que d’être rebuté par la longueur des phrases ou séduit par l’ampleur étourdissante du verbe.

 

Sous le coup de la grâce. Nouvelles de mort

Laszlo Krasznahorkai traduit du hongrois par Marc Martin
Vagabonde, 2015
ISBN : 978-2-919067-15-2 – 183 pages – 17,50 €

Kegyelmi viszonyok, parution en Hongrie : 1986





26 réponses à « Sous le coup de la grâce de Laszlo Krasznahorkai »

    1. Sandrine
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    1. Sandrine
  1. keisha

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