
Nombreux sont les lecteurs de littératures de l’Imaginaire qui sont tombés sous le charme de Morwenna. Il faut dire que cette Galloise de quinze ans a tout pour plaire, pour leur plaire. On pourrait même croire qu’elle a été conçue pour eux, un peu comme un produit…
Pensez donc, cette Morwenna, c’est l’adolescente rêvée : très bonne élève sans être tête à claques, pas prétentieuse pour deux sous, elle ne glousse pas et aime ses grands-parents. Et bien sûr : elle lit. Pas « des histoires d’adolescents à problèmes – drogues, ou parents abusifs, petits amis qui obligent à avoir des relations sexuelles, ou la vie en Irlande« . Foin de réalisme ! Morwenna vendrait cent Judy Blume pour un Heinlein, et gare à celui qui le traite de fasciste ! On est en 1980 et elle connaît absolument tous les vieux fossiles dinosaures de la SF. Et en plus elle argumente ses avis avec pertinence (heureusement qu’elle sème quand même çà et là des avis à l’emporte-pièce sur des livres qu’elle n’a pas lus, ça lui donne au moins une petite touche de réalisme adolescent).
Quand le lecteur découvre Morwenna, elle intègre un horrible pensionnat (forcément) en Angleterre. Elle a fui sa mère (on ne sait pas pourquoi, mais on apprend bientôt que c’est une sorcière qui exerce la magie noire à l’encontre de sa fille) à la suite de la mort de sa soeur jumelle Morgana. Les services sociaux l’ont confiée à son père, celui-là même qui l’a abandonnée elle et sa soeur alors qu’elles n’étaient que des bébés. Lui-même vit avec ses trois demi-soeurs jumelles, sorcières elles aussi qui le manipulent, mais gentiment, juste histoire d’en faire leur docile larbin.
Quand même, Morwenna s’ennuie dans ce collège, on imagine bien qu’il n’y a pas cinquante gamines dans son genre. D’autant plus que l’accident qui a coûté la vie à Morgana l’a laissée handicapée : elle ne peut marcher sans canne et sa claudication fait d’elle une proie facile pour les moqueries des adolescentes ordinaires qui en plus d’être bêtes et méchantes ni lisent même pas. La vie est bien difficile pour Morwenna dont le seul plaisir dans la vie est sa sortie hebdomadaire à la bibliothèque du village… Voui… Elle y découvre le prêt entre bibliothèques et ça lui change la vie : le paradis sur terre, avec Dieu et les anges ! Rien de plus à demander dans la vie ! Ah si quand même, des amis, des gens qui tiennent à elle… alors elle fait un peu de magie, juste de quoi créer un karass. Parce que oui, Morwenna est un peu sorcière elle aussi, elle voit des fées et des elfes, mais c’est une sorcière raisonnable qui n’invoquera la magie que pour se protéger du Mal, et en aucun cas pour son propre bien. A quinze ans…
Morwenna est un formidable personnage de conte, une princesse solitaire et mal en point au potentiel extraordinaire. En ce sens, le personnage fonctionne. Mais en tant qu’héroïne narratrice (dans son journal intime) d’un roman réaliste (au sens de trivial et quotidien), elle n’est guère crédible. Elle est bien trop comme on l’espère : moquée mais battante, malade mais battante, orpheline mais battante et capable de lire deux livres pas jour. De la SF bien sur, et de la fantasy parfois. Comme l’intrigue est inexistante ou quasi, ses allers-retours chez sa famille ou au cercle de lecture sont un chouïa répétitifs.
Parce que oui : les premières personnes qui communiquent avec la jeune fille sont la documentaliste du collège et le bibliothécaire du village. Ben oui, des gens qui lisent, des qui s’intéressent à leur prochain pas comme tous ces crétins égoïstes qui n’ont jamais ouvert un livre. Morwenna bénit donc à longueur de pages les bibliothécaires et le prêt entre bibliothèques (si ce bouquin n’est pas devenu leur livre chéri, je veux bien manger mon chapeau) qui lui permettent de passer deux heures par semaine à parler de Zelazny avec au moins huit autres personnes. Oui. Et la semaine d’après c’est de Delany qu’ils causent avec le même enthousiasme. Parce que qu’en sept jours, ils ont pu lire l’intégralité de leurs oeuvres ou peu s’en faut. Oui. Et dans ce bled paumé, on trouve près de dix personnes pour commenter chaque semaine en experts Larry Niven, Spider Robinson ou James Tiptree. Oui les gars, faut qu’on fasse tous nos valises !
Ce qui m’a plu dans Morwenna, c’est l’utilisation de la magie et de la littérature. Car si elle voit des fées et lit beaucoup, Morwenna comprend que ça ne va pas suffire. Que la vie n’est pas que magie et lecture, qu’il y a aussi les autres et que c’est grâce à eux, malgré leurs défauts, leur méchanceté et leur bêtise qu’elle pourra grandir et affronter le monde.
Jo Walton sur Tête de lecture
Morwenna
Jo Walton traduite de l’anglais par Luc Carissimo
Denoël (Lunes d’encre), avril 2014
334 pages, 21,50€
Among Others, parution originale : 2010
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