
Blanche vit au château de son père Martin de Chaux, entourée de sa soeur jumelle Solange et de quelques bâtardes. Elle n’a que onze ans mais l’indifférence et les mauvais traitements ont aiguisé sa perspicacité. Elle se sait négligée, méprisée, elle qui a soif d’apprendre et de s’instruire. Elle ne doit que filer et ne peut que rêver écrire les lettres de son nom.
Voilà qu’un jour pourtant tout change car son père lui fait tailler de somptueux vêtements pour la première fois puis l’emmène au loin, vers une destination inconnue. Elle arrive jusqu’à un morceau de terre qui penche, au château des Murmures du sieur Haute-Pierre qui semble plus animé que celui de son père. Elle comprend d’elle-même qu’elle est promise au fils du châtelain, « un idiot magnifique » qui se prend à l’occasion pour un chien, converse avec les oiseaux et joue du pipeau. Aymon est son nom mais on l’appelle l’Enfant car il le restera quel que soit son âge. Blanche s’indigne d’abord du sort qu’on lui réserve, puis elle apprend à connaître son promis.
Tu es la feuilles que tu contemples, l’oiseau que tu suis au ciel, tu ressens dans ton corps les maux de ceux qui souffrent, tu ris avec celui qui rit. Tu n’as pas de bornes et tu t’effaces pour devenir ce que tu regardes. Tu es au monde, tu es le monde.
De fait, grâce à Aymon, elle découvrira que la nature a des charmes au moins aussi stimulants que l’instruction. Perchée sur Bouc son cheval, celui qu’elle a volé à l’ogre du même nom, elle échappe au château, au monde, à sa condition. Ce cheval catalysera les haines.
Blanche va découvrir divers états de l’amour : l’amour paternel, l’amour maternel, l’amour dévorant, la concupiscence et la pure admiration. Par bribes, à travers le discours de divers protagonistes, elle reconstitue l’histoire de sa venue au monde, quelques années plus tôt au château des Murmures : qui était alors son père, cet homme tant convoité, qui était sa mère morte un an après sa naissance et d’autres encore qui jouèrent un rôle dans sa vie avant même qu’elle n’existe.
Si Carole Martinez reprend dans La terre qui penche le décor de Du domaine des Murmures, il n’est pas nécessaire de l’avoir lu pour comprend les enjeux de ce nouveau roman dont l’action se situe plusieurs siècles après, en 1361. Le destin de Blanche est fortement lié au lieu et aux forces magiques qui l’habitent. La narration elle-même accentue l’approche merveilleuse en faisant dialoguer la vieille âme de Blanche avec celle de son enfance disparue. Artificiel dans les premiers chapitres, le procédé s’installe et convainc. Il s’harmonise avec une écriture naïve, parfois soulignée de belles saillies poétiques.
Fausse naïveté bien sûr puisqu’elle est celle des contes, capables de dissimuler sous les mots le pire tueur d’enfants. Il y a des pères abusifs, des ogres, des belles délaissés et des chaperons rouges dans La terre qui penche mais aussi des pères et des mères éperdus d’amour pour leurs enfants, des princes ordinaires et des comptines. La violence et la mort les dominent tous, sous les traits de la peste noire au spectre toujours ressuscité et d’une épouvantable mortalité infantile. Être vivant en ce milieu de XIVe siècle tient du miracle. De cet univers à la croisée du conte et du roman historique, jaillissent des voix lointaines mais incarnées. La révolte idéalisée d’une petite femme en devenir sort de l’ombre, trouve une double voix pour murmurer, chanter parfois son destin. Le merveilleux faisant oublier tous les anachronismes.
La terre qui penche
Carole Martinez
Gallimard, 2015
ISBN : 978-2-07-014992-6 – 365 pages – 20 €
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