Les bateaux ivres de Jean-Paul Mari

De Jean-Paul Mari, la quatrième de couverture des Bateaux ivres dit, entre autres : « ses centaines de reportages l’ont conduit sur toutes les zones de conflit, plus particulièrement autour de la Méditerranée« . Les conflits en question ce sont les guerres, les famines, les religions et les hommes… Tout ce qui pousse les désespérés à quitter leur chez eux pour un ailleurs très très lointain. Tous sont donc « prêts à sauter dans le premier avion pour le malheur« , et la question revient en boucle : pourquoi font-ils ça ?

Pourquoi viennent-ils s’humilier dans les rues d’Istanbul, se noyer dans le port de Calais, végéter à Lampedusa, se faire torturer, violer, noyer au cours d’un périple sans horizon ? A la lecture des Bateaux ivres, on comprend un peu, si peu, à travers les mots ce qu’est la réalité sordide de nos frères humains, au moment où j’écris et où vous lisez ces mots.

Trop chiite pour les Sunnites, trop noir pour les Lybiens, trop chrétien pour les musulmans. Le migrant est toujours l’Autre de trop, il a le visage de la haine. Il faut alors partir quand la violence fait loi et qu’on appartient à une minorité détestée. Car il n’y a nulle solidarité à attendre si ce n’est celle de sa famille, de sa communauté. Sur des bateaux surchargés, on voit des migrants en jeter d’autres par-dessus bord pour alléger l’embarcation. Quand on arrive au bout, il y a le mépris des locaux qui ne veulent pas de vous, les murs qui s’élèvent toujours plus hauts, la justice et l’administration qui font bloc pour vous renvoyer chez vous ou ailleurs.

Pourtant à Lampedusa, il y a des mains qui se tendent pour aider, soulager. En Calabre, un village à l’agonie a ouvert ses portes aux migrants. Ils sont si peu à trouver le calme après l’enfer qu’ils ont vécu.

Mais on ne sait pas que dans le Nord Sinaï il existe des maisons de torture qui kidnappent des migrants et rançonnent leur famille. Une mère entend son fils hurler au téléphone : elle doit payer, tout de suite pour que les bédouins cessent les tortures. Ces intouchables seigneurs du désert pratiquent la traite négrière aujourd’hui en Egypte. Leurs victimes sont majoritairement des Erythréens. Ils fuient la dictature d’un pays que nous ne savons même pas placer sur une carte. Depuis 2009, 50 000 personnes sont passées par le Nord Sinaï pour fuir l’Erythrée : 10 000 n’en sont jamais sorties. Un documentaire s’intéresse au parcours de quelques survivants de ces camps de torture (un site s’en fait l’écho). Regardez-le si vous le pouvez. Ce que ces hommes si jeunes et si beaux racontent et ce qu’ils montrent de leur corps martyrisé est atroce.

Jean-Paul Mari rapporte avec précision les faits, conte des vies trop tôt achevées et des souffrances terribles. Jamais il ne s’enflamme ni abuse des mots mais son titre emprunté à Rimbaud n’est pas usurpé. Sa plume est intense comme les douleurs qu’il évoque.

 

Les bateaux ivres. L’odyssée des migrants en Méditerranée

Jean-Paul Mari
Lattès, 2015
ISBN : 978-2-7096-4578-2 – 278 pages – 19 €





8 réponses à « Les bateaux ivres de Jean-Paul Mari »

    1. Sandrine
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