Le jardin des sept crépuscules de Miquel de Palol

Parfois, pour qualifier un roman hors norme, on a recours à des termes bien peu littéraires. A l’issue des 1 152 pages du premier roman de Miquel de Palol paru à l’origine en 1989, Le Jardin des sept crépuscules, on pourrait choisir « tentaculaire », un roman tentaculaire. Il faudrait pourtant avouer une offense à l’ordre des céphalopodes puisque chaque tentacule doit s’imaginer ici ramifié en plusieurs autres de nombre inégal. On pourrait dès lors parler de monstre. Sauf que « roman monstrueux » est bien trop péjoratif pour présenter une œuvre aussi dense et maîtrisée.

A l’exemple de Bocace, Marguerite de Navarre puis Jan Potocki, Miquel de Palol rassemble ses protagonistes dans un lieu isolé. Ils fuient Barcelone et rien moins qu’une guerre atomique, trouvant refuge dans un palace accroché au flan de la montagne. Ils appartiennent à la haute société. Riches et puissants, très puissants même, ils font partie de la finance mondiale, d’organismes internationaux plus ou moins officiels. Pour passer le temps, ils se racontent des histoires. Une seule et même histoire en fait, celle de la banque Mir.

Le sujet est a priori peu littéraire. Un vieux banquier, Elies Mir, réunit ses collaborateurs et leur pose la question piège qui devra les départager. Des trois, un est mis de côté, Alexis Cros. Les deux autres, Julian Flint et Toni Colom héritent donc du vieux de son vivant et profitent bien pendant quelques années. Le temps de faire couler la banque et de placer le vieux dans un hospice. Sur ce, retour d’Alexis Cros qui renfloue la banque et fait sortir Mir de son trou, éperdu de reconnaissance. Ce sera désormais la banque Cros, qui passera à sa fille et unique héritière, Lluïsa. Convoitée par Robert Colom, héritier de Toni. Car Lluïsa Cros vaut cher, très cher, plus que la banque. Car il semblerait que ce que bien des gens convoitent ne soit pas la banque mais un certain joyau, de nature bien indéfinie.

Dans un premier temps, il semble que tous ces gens réunis parlent pour le seul plaisir de la conversation. Comme ils apprécient l’art, la gastronomie et le sexe, la conversation est un plaisir qu’ils manient avec raffinement et à plusieurs. Tout ça se complexifie assez rapidement. L’histoire de la banque Mir donne lieu à d’autres histoires dans lesquelles d’autres narrateurs racontent d’autres histoires. Il y a jusqu’à neuf niveaux d’histoires enchâssées. Autant dire qu’arrivé à un tel degré d’imbrication, il est impossible de remonter au débotté toute la lignée des narrateurs.

Complexité de la narration donc. Mais aussi complexité de l’histoire elle-même, qui s’avère bientôt avoir des conséquences dans la vie même des personnages et dans l’Histoire en cours, celle de la guerre qui a lieu à l’extérieur.

Car Le Jardin des sept crépuscules est une vaste machination visant à bousculer le lecteur dans ses certitudes de lecteur. A l’interroger sur ce qu’il lit, qu’il croit acquis. Il va, incrédule, du héros chromosomatique à la secte dont les membres imaginent pour se distraire de se tuer les uns les autres jusqu’au dernier, en passant par trois amis transformés en champignons (nouvelle de trois pages d’apparence grotesque qui se situe en fait au centre exact de la trilogie).

On croise un frère et une soeur qui font de mauvaises blagues au téléphone, deux amis qui s’amusent à faire tomber des patates sur les passants… Mais pourquoi, s’interroge le lecteur, pourquoi me raconte-t-on tout ça ?  Quand le lecteur se croit définitivement submergé, il se rend tout à coup compte qu’un des narrateurs est en train de raconter lui aussi l’histoire de certains protagonistes de la banque Mir mais sous pseudonymes ! Et c’est de plus en plus émerveillé qu’il comprendra plus loin que les rêves de certains personnages sont la réalité d’un autre…

Il n’y a jamais de lecture innocente d’aucune histoire, mon ami

Non aucune histoire du Jardin des sept crépuscules n’est innocente. Ce livre est une architecture, une oeuvre monumentale qui s’inscrit physiquement dans l’organisation du jardin du crépuscule surplombant la demeure. Les arbres y sont plantés de façon à correspondre aux étoiles de la constellation d’Orion et à un narrateur.

Toutes ces histoires n’en forment qu’une. Racontée, re-racontée, répétée, déformée, complétée, l’histoire et ses multiples versions ou avatars poussent le héros narrateur à s’interroger. Car il y a un « je » dont on ne saura jamais le nom, et pour cause : lui-même ne sait pas qui il est et va le découvrir à l’issue du séjour. Peut-être. En tout cas, chacun des narrateurs lui donne les moyens de chercher sa propre identité.

La quête est sans fin, bien que nécessaire. Ce que le lecteur veut savoir, en tant que lecteur d’une intrigue, restera caché. Quelle est la nature du joyau, qui est Ω, celui qui semble tirer toutes les ficelles de l’histoire de la banque Mir ? Est-il nécessaire de le savoir ? Doit-on réduire un roman à une histoire ?

… l’erreur grossière qu’on avait fini par commettre : résumer, choisir, réduire tous ces éléments à un résultat, simplifier la diversité, choses qui empêchent toute approche d’une réalité qui, justement, ne s’exprime que dans l’accumulation et dans la confusion.

Une telle richesse engendre des frustrations et demande des efforts. Mais chaque lecture, chaque recherche de sens procure une joie supplémentaire. Il n’y a qu’à chercher à comprendre : réfléchir est la bonne démarche, le sens peut ensuite être différent selon le lecteur. Car bien sûr, il y a dans Le Jardin des sept crépuscules autant de sens que de lectures, et tous ces narrateurs ne pourraient au final représenter qu’un lecteur…

 

Le Jardin des sept crépuscules

Miquel de Palol traduit du catalan par François-Michel Durazzo
Zulma, 2015
ISBN : 978-2-84304-749-7 – 1 152 pages – 28,50 €

El jardí dels set crepuscles, parution en Espagne : 1989-2003





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    1. Sandrine
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