
Le site de l’Elysée consacre une page aux symboles de la République française. Parmi eux, le 14 juillet dont l’explication est ainsi présentée aux citoyens : « la prise de la Bastille, de l’événement au mythe ». La démarche d’Éric Vuillard est exactement contraire : partant du mythe, il nous plonge au cœur de l’événement, qui en était à peine un du point de vue des participants. Il faut dire qu’Éric Vuillard se trouvait sur place, qu’il a interrogé Jean Morin, tailleur de pierre, Charles Glaive, papetier, Cholat, petit marchand de vin de la rue des Noyers, François Rousseau, allumeur de réverbères et tant d’autres…
Tous gens du peuple, « les plus pauvres en somme, ceux que l’Histoire a jusqu’alors laissé croupir dans le caniveau ». Et pourtant, il n’est que de se plonger dans les archives pour ramener à la vie tous ces besogneux, pauvres gens insignifiants sans lesquels la Révolution n’aurait jamais eu lieu. Si à l’évidence, certaines vies comptent plus que d’autres aux yeux de l’Histoire, il suffit d’un peu d’imagination pour les regarder vivre en ce 14 juillet. De fait, Éric Vuillard invite le lecteur à imaginer et se plaît lui-même à mettre en scène ces gens de peu. Et dans un bel élan romanesque il affirme : « il faut écrire ce qu’on ignore », ce qui en matière d’Histoire est assez osé.
Mais qu’ignore-t-il Éric Vuillard ? A l’évidence, il a consulté quantité d’archives et de documents, récits de vie et témoignages ; noté scrupuleusement les noms, prénoms, métiers ; pris plaisir à les lister sans en omettre aucun, comme si oublier le nom d’un prisonnier libéré de la Bastille ce jour-là était le condamner à un mortel et infernal oubli. Et il semblerait qu’une part de l’ambition de ce roman est bien de les en sortir tous, le temps de quelques pages, de leur redonner la place qui fut la leur, loin de la tradition historique construite sur de grands noms. Même si à l’évidence aujourd’hui, la recherche historique ne se cantonne plus aux grands hommes et aux grands événements, on comprend la démarche du romancier. Il ne pénètre pas dans la salle du Jeu de Paume, pose à peine un orteil à Versailles, se cantonnant aux rues, aux échoppes, à la prison enfin assaillie. Aux caniveaux. La Révolution vue par Vuillard, c’est avant tout une histoire de partis pris.
On partit donc au Jeu de Paume et on prononça de très grands mots. Serment ! Constitution ! Trois jours passèrent. Le roi déclara nulles les décisions de l’Assemblée et demanda aux députés de quitter la salle. Les députés du Tiers refusèrent d’obtempérer. Mirabeau prononça alors sa grande phrase commençant par le peuple et terminant sur la force des baïonnettes.
Son matériau premier : les archives ; son média : la langue. Et quelle langue que celle d’Éric Vuillard ! C’est elle qui rend si vivante cette évocation, qui lui donne son bouillonnement et son authenticité. Elle allonge la phrase par accumulation de synonymes, fait se percuter mots rares ou précieux désormais inusités et langue relâchée d’aujourd’hui. Elle joue si bien sur les sonorités et assonances que c’est à haute voix qu’il faut lire certains passages.
La mort de Sagault par exemple, un morceau d’anthologie à élever au rang de celle de Gavroche. Éric Vuillard imagine tout ce qui passe par la tête de cet illustre inconnu qui n’a été personne, juste quelqu’un, « une petite vie de rien du tout », toute simple, qui s’achève dans l’anonymat. C’est poignant, voire déchirant d’humilité et de justesse humaine. Car nous sommes tous des Sagault, nous qui ne faisons rien de grand de notre vie et qui entrerons dans le néant quand mourra le dernier qui nous aura connus.
A force de « s’approcher du peuple » avec Éric Vuillard, on finit par être aux côtés de Marie Bliard ou de Michel Béziers : ce ne sont pas eux qui sont là mais bien nous, lecteurs, qui sommes là-bas en ces jours qui ont fait l’Histoire. Histoire d’une Nation, d’un peuple oublié au profit d’une date chargée de sens, privée de vie.
J’ai eu le grand plaisir d’animer une rencontre avec Éric Vuillard le samedi 8 octobre 2016 aux Rendez-Vous de l’Histoire de Blois.
14 juillet
Éric Vuillard
Actes Sud (Un endroit où aller), 2016
ISBN : 978-2-330-06651-2 – 200 pages – 19 €
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