
Ce n’est pas de gaieté de coeur que Gabriel, seize ans, accompagne sa mère au Domaine. Celle-ci vient d’y être embauchée comme domestique et va devoir servir le comte et la comtesse de La Guillardière. L’idée le révolte, mais elle fait ça pour lui, pour lui payer ses études. Au moins, il pourra s’adonner dans le parc et les bois alentours à sa passion : observer la nature et en particulier les oiseaux.
Gabriel n’est pas à l’aise dans un environnement social dont il ne connaît pas les codes. A l’inverse de ces congénères du même âge, c’est un jeune garçon cultivé, patient, observateur et solitaire. Il est poli, adore sa mère et sait se plier aux conventions. Un adolescent idéal…
Il n’y a guère que Vincent le jardinier avec lequel il parvient à faire vraiment connaissance. Quant au cuisinier qui tue une chouette et reluque les fesses de sa mère, il n’en ferait qu’une bouchée.
Tout change quand arrivent les jeunes de la famille : chaque année, les petits enfants du comte et de la comtesse viennent passer quelques jours loin de toute connexion. Ils se connaissent tous très bien et là encore, Gabriel se sent de trop : il n’appartient pas au même monde que ces adolescents friqués. Ce qui ne l’empêche pas de tomber immédiatement amoureux d’Eléonore, belle et fragile. Il se met à l’observer à son insu, délaissant ses sorties dans la nature pour consigner les allées et venues des uns et des autres dans un carnet.
Pour Eléonore, Gabriel trahit la confiance de sa mère. Mais il a beau faire, la belle semble insensible. Vincent le jardinier lui conseille de s’éloigner pour mieux l’attirer, de jouer l’indifférent. Gabriel décide de se retirer dans une palombière, où le drame survient.
Le Domaine de Jo Witek ne relève pas à proprement parler des littératures de l’Imaginaire : rien n’y survient qui ne pourrait advenir dans la réalité, si ce n’est peut-être les visions effrayantes qui peuplent les rêves de Gabriel. Il s’agit bien plutôt d’un thriller psychologique très bien mené qui installe lentement une tension étouffante. Bien des mystères pèsent sur le domaine et ces gens fortunés ont à l’évidence des choses à cacher.
Gabriel quant à lui perd totalement pied. Ce premier amour s’empare de lui et le consume violemment. Il a conscience de perdre pied sans pouvoir faire quoi que ce soit pour changer les choses. Il se livre entièrement à cet amour impossible et destructeur, ce qui contribue au malaise suscité par le roman. Impuissant, le lecteur l’est tout autant que Gabriel.
La peur et le malaise se conjuguent dans ce roman qui dérange efficacement. On est bien loin des gentilles histoires d’amour que la littérature pour adolescents nous sert à la louche. Le Domaine travaille également une dimension sociale intéressante : Gabriel se révolte à l’idée que sa mère soit domestique et comme telle considérée comme inférieure à des gens qui n’ont en fait que l’argent pour les hisser au-dessus du lot. De plus, Florine est d’origine réunionnaise, donc noire, ce qui inscrit plus encore la relation dans une dimension maître-esclave.
Le Domaine est donc un roman résolument différent, qui se distingue dans sa façon de traiter les thèmes (une histoire d’amour adolescente, les relations mère-fils…), d’installer lentement l’angoisse et de parler du mal être adolescent. Une réussite.
Jo Witek sur Tête de lecture
Le Domaine
Jo Witek
Actes Sud (Actes Sud Junior), mars 2016
327 pages, 15,50€
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