
Même si vous n’avez ni lu ni vu la fameuse pièce de Shakespeare (The Life and Death of Richard the Third, 1592), vous savez que Richard III (1452-1485) était un sale type, voire un tyran. Le genre à faire zigouiller sa famille, y compris ses adorables neveux enfermés à la tour de Londres, pour accéder au trône. Vous le savez n’est-ce pas, c’est Shakespeare qui nous le dit ? Eh bien oubliez tout ! Plongez dans La fille du temps (ainsi Josephine Tey désigne-t-elle la vérité dans son épigraphe, selon un proverbe populaire) : tout ce que vous savez sur le cruel Richard III volera en éclats.
Et si vous pensez que vous ne comprendrez rien à ce livre parce que l’histoire de l’Angleterre (et en particulier la guerre des Deux-Roses) est bien trop difficile pour vous, rassurez-vous, les Britannique n’y comprennent rien non plus !
Grant reprit le livre d’histoire et tenta de s’y repérer un peu dans cette terrible guerre des Deux-Roses. Impossible. Les armées marchaient dans tous les sens. Les York et les Lancastre alternaient sur le trône avec une régularité lassante. On aurait dit un manège d’autos-scooters à la foire.
L’inspecteur Grant s’ennuie ferme, immobilisé sur son lit d’hôpital. Son amie Marta lui apporte quelques portraits de criminels célèbres, dont Richard III. Ce portrait ressemble peu à celui du roi retors et criminel qu’il connaît comme tout bon petit Britannique. Cette dichotomie entre actes et physionomie l’intrigue. Alors il interroge visiteurs et infirmières sur le roi, puis se fait apporter des livres et des livres d’Histoire. Et tous sont unanimes : le plus affreux roi de toute l’histoire de l’Angleterre !
L’inspecteur Grant doute de la noirceur du roi Richard. Il mène donc l’enquête depuis son lit d’hôpital avec l’aide d’un jeune Américain. C’est lui qui va aller chercher dans les archives des textes officiels et non se faire une opinion en ramassant des ragots dans les caniveaux, à l’image de sir Thomas More. Que dis-je, de saint Thomas More, canonisé par l’Eglise. Oui, il semblerait que le vertueux homme se soit laissé abuser. Volontairement ? Il était au service d’Henri VIII, un Tudor (le fils de Henri VII) quand il a écrit la biographie de Richard III qui servit à Shakespeare (lui-même au service d’une autre Tudor, Elizabeth Iere) pour sa pièce. Or les Tudors étaient ennemis de Richard et on comprend à quel point en lisant La fille du temps.
La méthode d’investigations historique de Grant est simple. C’est celle qu’il utilise pour ses enquêtes : les faits, rien que les faits. Plusieurs lui mettent la puce à l’oreille. Richard III a régné un peu plus de deux ans (1483-1485) durant lesquels on l’appréciait. Surtout, personne ne l’accusait du meurtre de ses deux jeunes neveux (Edouard et Richard). Et d’ailleurs, personne ne les tenait alors pour morts, même pas leur mère qui fréquentait Richard et aurait eu des raisons de lui en vouloir s’il avait fait tuer ses enfants.
Lors du procès posthume qu’Henri VII Tudor intente contre Richard III, il l’accuse de tous les maux de la terre, mais jamais du meurtre de ses neveux. Ce n’est que bien après la mort de Richard à la bataille de Bosworth qu’il fait courir le bruit que Richard a tué ses neveux qui lui barraient alors la route vers le trône puisque légitimes successeurs de leur père Edouard IV. Ce que sous-entend Josephine Tey, c’est que quand Richard III est mort, ses neveux étaient toujours prisonniers et bien vivants. Mais qu’après l’accession au trône d’Henri VII son ennemi, personne ne les a jamais revus…
Ce qui est bizarre puisque Edouard IV avait d’autres enfants, dont une fille qu’épousera Henri VII… D’autant plus bizarre que peu après la mort d’Edouard IV et avant le couronnement logique de son fils quelqu’un apparaît pour prouver qu’Edouard avait été précédemment marié, et que ses enfants supposés légitimes ne l’étaient pas puisqu’il était bigame. Exit donc les petits Edouard et Richard, qui ne se trouvent plus sur la route entre Richard et le trône. Pourquoi donc les tuer puisqu’il est le roi légitime, selon un acte officiel dit Titulus Regius ?
Encore plus bizarre : Henri VII dès qu’il accède au pouvoir interdit de diffuser ce Titulus Regius qui légitime Richard III en tant que roi. Mais juste le temps de faire courir la rumeur que Richard a fait tuer les héritiers légitimes. Car il va avoir besoin de cet acte officiel pour prouver sa légitimité. Avec qui ? Avec une York, la sœur des deux petits assassinés qui ne doit pas passer pour une enfant illégitime d’Edouard IV.
Quelle histoire !
Mais pourquoi, pourquoi les historiens officiels ont-ils véhiculé pendant cinq cents ans ces calomnies sur Richard III ? Josephine Tey ne fait pas que participer à la réhabilitation de Richard III. Elle remet aussi en question le travail des historiens, de façon très critique.
… pour les historiens les choses se situent sur une surface plane. Ils peuvent démonter des mécanismes économiques, décortiquer les archives, reconstruire les sociétés ; ce qui leur manque, c’est de songer aux gens dont ils parlent comme à des êtres de chair et de sang. L’Histoire, au fond, c’est quelque chose d’abstrait. Un peu comme les mathématiques.
Vous qui vous intéressez à la façon dont on écrit l’Histoire, ce roman vous passionnera. Comment une manipulation politique peut-elle devenir vérité historique apprise à l’école ? Josephine Tey fait lire à Grant des ouvrages qui présentent Richard III. Des livres d’école, un essai plus institutionnel, un roman historique sur la mère Edouard IV et Richard III. Tous fabriquent la légende du roi cruel.
Clairement pour nous, c’est la faute à Shakespeare ! Qui parmi nous Français connaîtrait le dernier des Plantagenêt s’il n’était ce terrible héros shakespearien ? C’est parce qu’il a fait de lui un monstre difforme, amoral et sanguinaire grâce à une vision très partiale qu’il lui a évité l’oubli.
L’entreprise de réhabilitation est relativement récente. Il existe aujourd’hui une Richard III Society fondée en 1924. La défense du roi Richard connut une période clé dans les années 50 quand fut publié La fille du temps. Car oui, ce roman de Josephine Tey date de 1951, ce qui est incroyable tant son écriture est moderne. A la fois dynamique, irrespectueuse et drôle, bien sûr très critique à l’encontre des historiens officiels, ce roman semble avoir été écrit hier !
Richard III est dernièrement à nouveau sorti de l’oubli puisque son squelette a été retrouvé sous un parking dans le centre-ville de Leicester. Sur cette découverte, on peut regarder le documentaire « Richard III, la fin d’une énigme ». Ces restes ont permis de battre en brèche d’autres inexactitudes : il n’était pas bossu mais souffrait d’une grave scoliose, il s’est battu à Bosworth et ne s’est pas enfui comme en témoignent ses graves blessures… Mais Richard a hérité du peu enviable surnom de roi du parking.
Que préfère-t-on vraiment : un bon roi Richard ou un monstre avide de pouvoir ? Sans aucun doute, la littérature privilégie ce dernier car le personnage est bien plus passionnant. Pour le folklore, peu importe la vérité historique, la légende vaut toujours mieux que les faits. Elle fait frissonner et s’indigner et permet finalement de s’inscrire dans l’Histoire…
De façon plus contestable, la manipulation des faits historique permet à un certain discours de perdurer. Josephine Tey pointe plusieurs événements historiques qui ont été manipulés et dont les victimes ne sont pas aussi innocentes qu’on le dit. Il s’agit du massacre de Boston et des émeutes de Tonypandy. L’implication de Winston Churchill dans ces dernières est toujours controversée. Mais le message de Josephine Tey est clair : toujours se méfier des ragots, toujours revenir aux sources, aux témoins, aux faits et aux lieux. Pour Grant d’ailleurs, un Tonypandy est synonyme de fait historique non vérifié mais devenu vérité par désinformation ou manipulation.
Josephine Tey nous donne une leçon d’Histoire mais aussi un passionnant roman policier, très original, qui en deux cents pages porte haut les arguments pour une réhabilitation de Richard III, tout en divertissant : une réussite.
La fille du temps
Josephine Tey traduite de l’anglais par Michel Duchein
10/18 (Grands détectives n°1559), 2013
ISBN : 978-2-264-04947-6 – 217 pages – 7,10 €
The Daughter of Time, parution en Grande-Bretagne : 1951
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