
Je ne sais pas vous mais moi, quand j’étais gamine, j’écoutais avec passion Pierre Bellemare raconter de sa voix de velours les crimes les plus horribles. A la fois effrayants et fascinants, ces récits se terminaient parfois sans qu’on nous propose de coupable… Clope au bec et whisky à la main, l’inspecteur Jaenada se penche dans La serpe sur un cold case des plus étranges, passionnant dès la première page : les crimes du château d’Escoire qui rappellent par bien des aspects les sordides récits radiophoniques.
Un matin d’octobre 1941 (sous l’Occupation donc), trois habitants (sur quatre) d’un très imposant château du Périgord sont retrouvés massacrés à coups de serpe rouillée : le propriétaire, Georges Girard, sa sœur Amélie et leur bonne Louise, tous de passage car ils ne vivent que très épisodiquement à Escoire. Seul rescapé de la boucherie, le fils Henri Girard que tout, absolument tout accuse (je vous passe les détails, ils sont multiples). Lui se déclare innocent, il ne sait rien, il dormait et n’a rien entendu. Pour parfaire le tableau du coupable idéal, il est arrogant, dépensier et irrespectueux au possible. En clair, un sale con sociopathe. L’enquête ne traine pas et le procès a lieu en 1943. Tout le monde sait qu’Henri Girard va y perdre la tête, c’est évident. Sauf que c’est un ténor du barreau qui le défend : Maurice Garçon, ami de son père Georges. Et à la stupéfaction de tous, c’est l’acquittement, à peine dix minutes après que les jurés se sont retirés pour délibérer..
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Philippe Jaenada, à sa façon très particulière, raconte Henri Girard. D’abord son enfance et surtout sa vie de sale gosse de riche, largement commentée par les journaux au moment des faits. Malin, Jaenada n’en vient pas tout de suite aux meurtres (Jaenada ne va jamais directement à quoi que ce soit) : il s’arrête à la veille du drame et raconte plutôt l’après procès : la vie de misère, le Venezuela, l’écriture du Salaire de la peur sous le pseudonyme de Georges Arnaud, la célébrité…etc. Le lecteur qui ne connaît pas encore le sort d’Henri Girard comprend qu’il n’a pas été condamné mais ronge quand même son frein : va-t-on enfin en venir au carnage ?! Du sang, que diable !
(On attend les crimes, les coups de serpe, la barbarie et le mystère, j’en ai bien conscience, pardon, mais ça ne va plus tarder – dans Jacques le Fataliste, on poireaute (gaiement, mais tout de même) jusqu’aux dernières pages pour que Jacques raconte enfin à son maître comment il a relevé le jupon de la belle Denise sur ses cuisses pour lui enfiler une jarretière, rien de plus, on acclame Diderot à juste titre, j’estime qu’on ne peut pas m’en vouloir.)
Et oui, on y arrive enfin. Jaenada reprend l’enquête, le procès. Il farfouille dans la presse locale et nationale, bref, c’est comme si on y était. Et c’est bien. Mais quelque chose en moi se dit que La petite femelle, c’était quand même mieux que La serpe. Oui mais voilà que le procès est fini, Henri acquitté et qu’on nous a déjà raconté la suite, jusqu’à sa mort. Et on n’a pas encore lu la moitié du roman…. Il reste plus de trois cents pages : qu’est-ce que Jaenada a encore à nous dire sur Henri Girard, probablement meurtrier mais acquitté grâce à l’éloquence d’un avocat superstar ? Même raconté à la Jaenada, c’est-à-dire avec beaucoup de digressions, qu’est-ce qui peut prendre encore autant de pages ?
C’est simple : Henri Girard ayant été acquitté, le coupable n’a pas été condamné. Il faut donc 1/démontrer l’innocence de Girard 2/trouver le coupable.
Sachez que vous resterez pendant la lecture des trois cents pages restantes sans boire, ni manger, ni dormir. Car en mesurant l’ampleur de la découverte de Jaenada et de son travail, vous ne le lâcherez plus, vous le suivrez pendant des heures (même si lui, ce sont des mois entiers qu’il a consacrés à ce roman-enquête). C’est minutieux, un travail de fourmi et c’est énorme. Jaenada ne va pas interroger à nouveau les témoins, tous morts depuis longtemps. Il ne prend pas du LSD pour avoir des visions de ce qui s’est passé il y a plus de soixante-dix ans (même s’il boit toujours autant et ne manque jamais de souligner son alcoolisme, ça fait partie du personnage qu’il joue (ou pas)) (mince, c’est vraiment contagieux ce truc des parenthèses !).
L’écrivain-enquêteur s’enferme dans les archives départementales de la Dordogne et lit, tout simplement. Il lit les déclarations des uns et des autres, les comptes rendus d’enquête. Le matériau de base disponible aux enquêteurs et aux juges d’instruction. Il y a une chose qui change : les lunettes, le point de vue. Avec Henri Girard présent sur les lieux du massacre et ne laissant paraître aucune émotion, la police a le coupable idéal sous la main. On ne va pas aller chercher midi à quatorze heures, tout concorde comme le montre la première partie de La serpe. Jaenada n’y croit pas. Il change donc la focale et ce qu’il révèle dès le début de cette seconde partie prend aux tripes : la correspondance entre Henri Girard et son père.
Il y a les écrivains qui racontent leur rupture, leur grand-père résistant, le cancer de leur femme : la littérature et la vie, les concepts d’autofiction, d’exofiction et autres parce que chez nous, on aime inventer des mots qui en jettent, même quand il en existe déjà qui font le job (autobiographie, biographie romancée, roman historique…). Et puis il y a Jaenada, qui s’empare d’un sujet, se coule dedans et raconte tout. Il traite le sujet, la façon dont il l’a travaillé et lui en train de travailler. Mille et un petits détails, des anecdotes en pagaille qui donnent le ton et font le style Jaenada, reconnaissable entre tous. Ils allègent le sordide du propos et feraient presque croire que tout ça se fait facilement. Enfin, se ferait facilement sans les tracas du séjour en province…
J’ai bourlingué dans ma vie, je ne suis pas du genre à faire la chochotte, et je n’ai aucun mépris pour la province, on n’est plus au XVe siècle, mais l’eau du robinet… Périgueux a gardé un cachet très pittoresque, très médiéval. Je ne sais pas, le système digestif des habitants s’est peut-être habitué – en Égypte, sur le bateau avec Anne-Catherine et Ernest, on a vu sur les berges des paysans boire l’eau du Nil, et ils paraissaient en pleine forme (pas trop le moral, mais physiquement impeccables). J’ai préféré ne pas prendre de risque, Columbo ou Hercule Poirot ne seraient arrivés à rien s’ils avaient dû passer leurs journées aux toilettes. J’ai rempli la bouilloire qui se trouvait sur le petit plateau avec les sachets de thé et de Nescafé, et j’ai fait bouillir. (Je ne sais plus si je l’ai dit, mais j’ai bourlingué) Ce qui ne m’est pas venu à l’esprit tout de suite, c’est qu’il allait falloir que ça refroidisse, l’eau bouillante désaltère mal. Après trente-cinq minutes à regarder, dans un demi-sommeil pénible, un reportage sur les flics de Toulon qui traquent les délinquants dans les moindres recoins, j’ai ingurgité un grand gobelet d’eau tiédasse, avec les particules de calcaire de la bouilloire qui flottaient à la surface.
Et il y a Anne-Catherine. Anne-Catherine, c’est la femme de Philippe Jaenada ou bien un personnage récurrent inventé par Jaenada et qu’il fait passer pour sa femme, ajoutant une bonne dose d’humour au propos. Parce que franchement, Anne-Catherine est pour le moins… fantasque. Idem pour Ernest, le fils qui s’il existe d’une façon ou d’une autre doit trouver matière à rire dans cet avatar de papier. S’il a de l’humour, bien sûr.
En passant, Philippe Jaenada nous fait également part des derniers rebondissements dans l’affaire Pauline Dubuisson, un peu de Sulak aussi en passant. Et bien sûr, il s’excuse grandement de tous ces atermoiements, détails et autres tergiversations, comme si on lui en voulait, comme si on ne le lisait pas aussi pour ça.
Ça n’est pas une des moindres qualités de l’écrivain Jaenada : personne ne pourrait lire avec passion des comptes rendus d’enquête, des interrogatoires et contre-interrogatoires à la pelle. Grâce à cette écriture à la fois drôle et minutieuse, on dévore plus qu’on ne lit les plus de six cents pages de La serpe qui parlent aussi de Justice, de France soumise, de lutte des classes et surtout d’un homme bafoué et détruit. Jaenada écrit parce que l’affaire du château d’Escoire n’a pas fait que trois victimes : Henri a passé dix-neuf mois dans une prison sordide avant de vivre une vie fracassée par la perte des siens et l’incarcération.
Il faut donc pas mal d’humour pour que tout ça ne soit pas sordide jusqu’au malaise. Il en faut aussi pour contrer les émotions que l’ours Jaenada expose et refoule à la fois. Car il est beaucoup question de relations père-fils dans La serpe : Henri Girard et son père Georges mais aussi Philippe Jaenada et son (pseudo) fils Ernest. Et l’humour n’y peut rien : l’émotion est bien là.
Messieurs mesdames les jurés (des prix littéraires), il est grand temps de reconnaître l’excellence de maître Jaenada, avocat des causes perdues et virtuose de la prose en apparence alambiquée. Qui aujourd’hui maîtrise à ce point la syntaxe ? Qui construit ces cathédrales de mots, tout en élégance, finesse et équilibre ? La phrase de Jaenada menace de vous semer et pourtant vous guide avec bonheur de parenthèses en digressions vers la compréhension d’autant plus appréciée qu’elle est attendue. C’est du grand art, reconnaissez-le enfin messieurs et mesdames les jurés…
A tous les courageux qui ont lu jusqu’ici ce billet qui dit à peine mon enthousiasme pour La serpe, j’offre une perle trouvée sur le net, une merveille d’autodérision qui vous fera au moins sourire mais certainement rire aux éclats, comme moi (Ah, le naze de Soissons ! Le projet à Paulo !) : Pierre Bellemare racontant la bonne ville d’Escoire.
La serpe
Philippe Jaenada
Julliard, 2017
ISBN : 978-2-260-02939-7 – 643 pages – 23 €
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