La petite menteuse de Pascale Robert-Diard

Lisa Charvet, victime d’un viol lorsqu’elle avait quinze ans décide de changer d’avocat au moment où le procès en appel de son violeur va s’ouvrir. C’est Alice Keridreux qui hérite du dossier, sans bien comprendre la démarche de la jeune femme désormais âgée de vingt ans.

Elle souhaite être défendue par une femme, dit-elle d’abord… avant de lui lâcher la vérité : elle a menti. Marco Lange, l’homme qui est en prison depuis cinq ans est innocent, elle a menti. Alice, dépassée par l’ampleur du dossier, doit comprendre comment une collégienne de quinze ans peut en arriver à inventer un tel mensonge et pourquoi, les adultes l’ont cru. Les parents, les profs, les médecins, la police, tout le monde a témoigné en sa faveur et ils vont apprendre pendant le procès qu’ils ont été abusés par une gamine.

J’ai trouvé ce roman intéressant et courageux. Courageux parce qu’au moment où un grand nombre de femmes abusées ou violées peuvent enfin sortir du silence, être entendues, La petite menteuse ose dire qu’il faut faire attention. Que la parole d’une femme n’est pas parole d’évangile. Qu’une femme peut mentir. Pourquoi ? Je ne sais, c’est une question à laquelle psychologues et psychiatres doivent répondre, j’imagine qu’il est question du statut de victime (Lisa qui n’était rien, voire pire, devient le centre de l’attention), ou bien d’attirer l’attention, ou bien de se venger. Mais parmi toutes les femmes qui accusent, il y a forcément des menteuses. Et dans ce cas, c’est l’homme qui devient victime, et en cette époque qui est la nôtre de prise de parole des femmes, personne n’a envie d’entendre parler d’hommes victimes de la parole des femmes. Donc je trouve ce roman courageux.

Il est d’ailleurs mesuré dans ses propos, plus apaisé que ne l’est le débat qui voit s’exprimer des extrémistes qui font taire tout le monde. Ce n’est je pense pas un hasard si la farouche féministe récitant son catéchisme se prénomme Adèle…

Pascale Robert-Diard pose les bonnes question en s’interrogeant sur les raisons du mensonge : pourquoi a-t-elle menti ? Je vous laisse le découvrir, puisque La petite menteuse est un roman et qu’il serait dommage d’en révéler toute la trame. Mais je pense qu’aujourd’hui, la question la plus intéressante est celle-ci :

Le plus dérangeant, dans toute cette affaire, n’est pas tant de savoir pour quelles raisons Lisa a menti, mais pourquoi tant de gens ont eu envie de la croire.

Pascale Robert-Diard est chroniqueuse judiciaire. Elle a entendu et vu beaucoup de victimes, d’accusés, d’innocents. Elle est femme. Pourquoi choisir de publier un tel livre aujourd’hui ? Est-ce jouer contre son camp ? Je crois qu’elle dit qu’il faut toujours se méfier de tout, toujours douter, ne pas juger même si les apparences sont évidentes, ou surtout si les apparences sont évidentes. Aucune parole n’est sacrée. La vindicte populaire est aujourd’hui si prompte à condamner. J’ai déjà dit ce que je pensais de l’affaire Polanski à travers le livre de Yann Moix puis la sortie du film J’Accuse. Et j’ai toujours en tête l’affaire d’Outreau sur laquelle j’ai longuement travaillé l’an passé pour écrire un texte. Ce travail m’a beaucoup perturbée. Il n’y a dans la balance que la parole des uns et des autres et pour juger, l’opinion publique, cette opinion publique que les médias ignorants et versatiles retournent comme un gant au mépris de toute décence.

Le mensonge de Lisa Charvet ne se pardonne pas car il a coûté cinq ans de liberté à un homme. Mais on peut chercher à le comprendre et c’est ce que fait Alice Keridreux. Ce qu’a vécu Lisa Charvet au collège est très perturbant. Être une jeune femme aujourd’hui, avoir des relations avec de jeunes hommes se fait dans un contexte implicitement (ou pas) violent, celui de la pornographie. Comment débuter une vie sexuelle épanouie quand chaque garçon a vu et revu des films pornos et s’attend à les vivre pour de vrai ? Ce n’est simple ni pour les jeunes garçons ni pour les jeunes filles qui sont tous privés de l’innocence, de la maladresse érotique, de l’intime découverte de l’autre. C’est infiniment triste ; je suis heureuse d’avoir échappé à ça.

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La petite menteuse

Pascale Robert-Diard
L’Iconoclaste, 2022
ISBN : 978-2-37880-299-8 – 220 pages – 20 €

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22 réflexions sur “La petite menteuse de Pascale Robert-Diard

  1. C’est le genre de livre qui me met mal à l’aise actuellement, non pas que je conteste qu’il y ait des cas de ce genre, mais la balance penche tellement du côté des femmes que l’on ne croie pas et qui n’obtienne jamais justice .. Mettre en avant une situation comme celle-là donne encore du grain à moudre à « elles mentent toutes ».

    1. Vraiment je ne crois pas que ce soit la volonté de l’auteur, en tout cas je ne l’ai pas compris comme ça. Je crois qu’elle souhaite rappeler qu’il ne faut pas juger trop vite. Passer 5 ans en prison pour viol quand on est innocent, ça doit être terrible. Je suis comme toi, comme toutes les femmes, pour qu’on écoute les femmes mais aussi contre l’hystérie, la vindicte et les idées toutes faites qui condamnent sur la base de bons sentiments mais qui parfois se trompent. Pascale Robert-Diard est chroniqueuse judiciaire, pas moraliste, elle a dû voir des erreurs judiciaires passer…

  2. Merci pour cette chronique.
    Cette histoire me fait penser au film « Les risques du métier » avec Jacques Brel dans le rôle de l’instituteur accusé.
    Je pense qu’il manque un élément dans cette affaire : la confrontation !

    1. Quel film ! Je l’ai vu il y a très longtemps, je crois qu’il serait bon de le revoir aujourd’hui.
      Dans le roman de Pascale Robert-Diard, il n’y a pas eu de confrontation entre Lisa et l’homme qu’elle accuse parce que Lisa a toujours refusé. Je ne sais pas si ça peut effectivement se passer comme ça, ça semble vraiment incroyable…

  3. Merci de votre appréciation. J’ai trouvé bien juste l’analyse de l’engrenage qui pousse la collégienne de 15 ans au mensonge et l’impossibilité pour elle à arrêter «  la machine » une fois les démarches officielles enclenchées. Et je regrette les reproches faits à l’autrice, qui ne tombe jamais dans le systématique, elle.

    1. Oui, moi aussi j’ai apprécié l’analyse de l’engrenage qui rend le mensonge tout à fait compréhensible. C’est vraiment un roman subtil qui devrait être lu par le plus grand nombre.

  4. Merci pour ce billet si nuancé et pertinent . Je n’ai pas encore lu ce roman mais je pense que l’auteure a eu raison de rappeller que le pire est de tomber dans les généralisations hâtives du style «toutes les femmes mentent » ou « tous les hommes sont des violeurs »
    Les médias et réseaux sociaux fonctionnent par jugements expéditifs, il n’y a peut-être plus que la justice qui soupèse et entend chaque partie, même si elle est loin d’être parfaite.

    1. Oui. Ceci dit, les jugements expéditifs ne sont pas le propre des médias actuels. Je travaille actuellement sur un fait divers horrible datant de 1869 et les jugements des journalistes étaient encore plus partisans et dénués de fondement qu’aujourd’hui.

  5. J’ai lu aussi ce roman, oui c’est un excellent roman et qui traite bien de la vérité car en réalité la jeune fille était bien une victime mais pas exactement de ce qu’elle a raconté . Tout le monde est allé vers le coupable idéal , c’est mon prochain billet

  6. Au départ, je ne me serais pas intéressée à ce roman, mais ton billet me fait changer d’avis. C’est courageux de la part de l’autrice d’aller ainsi à contre-courant.

  7. J’ai aussi pensé au film « Les risques du métier » en lisant ton billet, mais aussi à « La chasse » de Thomas Vinterberg, plus récent, où c’est la parole de l’enfant qui est jugée comme forcément sincère, au dépens de l’accusé. Je l’avais trouvé très dur, mais c’est un excellent film.
    Je note ce titre, j’aime les points de vue qui nous amènent à faire la part des choses et à garder la tête froide…

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