Faire d’un fait divers de la littérature est une entreprise de plus en plus prisée. Certains auteurs en restent aux faits, rien qu’aux faits, d’autres essaient de comprendre et pour cela d’expliquer. Avec Josef Fritzl, il n’y a rien à comprendre et peu à expliquer : ni schizophrène, ni paranoïaque, même pas un profil de pervers. C’est dès lors la fiction qui va suppléer les actes et les analyses psychologiques, comme Régis Jauffret le souligne dans sa préface : « ce livre n’est autre qu’un roman, fruit de la création de son auteur ». Étrange déclaration de prime abord, que l’on comprend mieux à la lecture.

Josef Fritzl a enfermé une de ses filles dans sa cave pendant vingt-quatre ans et lui a fait sept ans. Personne n’a jamais rien dit. Ce sont des faits avérés. D’autres s’y ajoutent : un des enfants est mort, trois ont vécu avec lui à la surface, il n’y avait pas de chauffage dans la cave.

Régis Jauffret n’a jamais rencontré celle qu’il prénomme Angelika, pas plus que ses enfants. Il a lu les journaux, les comptes rendus d’audience, il est allé en Autriche pour rencontrer des témoins qui l’ont souvent mal accueilli, il a visité la cave clandestinement. Bref, il s’est imprégné des faits et des lieux. Ce qui ne permet pas de comprendre les gens : comprendre un père qui viole, bat et séquestre sa fille, comprendre une fille qui survit à tant de mauvais traitements. C’est donc là qu’intervient la fiction, si inextricablement mêlée à la réalité qu’on ne sait pas où s’arrête la vérité. J’avoue en avoir été déconcertée : la mère de Josef Fritzl a-t-elle été en charge des fours crématoires à Mauthausen ? A-t-il fait de la prison pour viol ? Sa femme s’est-elle fait avorter d’une grossesse illégitime ? Son avocat est-il mort d’une balle perdue dans un supermarché ? Le lecteur le plus tatillon pourrait vérifier point par point.

C’est dans les émotions et les sentiments que l’imagination supplée totalement l’absence de témoignages des victimes. Régis Jauffret imagine que la fille a pu aimer le père, qu’elle a pu le désirer parce qu’elle avait besoin de sexe. Qu’elle a pu l’aguicher pour assouvir ses désirs: « Angelika qui préférait ces jeux terribles à la routine. Un appétit primaire, venu du fond de son cerveau reptilien. La peur, l’effroi, la mort côtoyée, l’abîme, le désir de disparaître et l’orgasme qui submerge. Jusqu’à la fin de ses jours, la nostalgie de ces fêtes barbares où le plaisir est au bout de l’horreur. » Syndrome de Stockholm ou pas, on est ici dans la simple imagination, voire dans le fantasme. Décidément la fiction prend ici une place que l’amateur de faits renâcle à accepter.

Pourtant, quand après bien des pages le lecteur descend dans la cave avec Angelika, le réalisme le plus cru le fait frémir : les viols à répétition, les dents fracassées sur un tuyau, la chaîne, les coups, les accouchements avec juste une paire de ciseaux et un peu de coton… puis au quotidien les rats, le froid, la puanteur, la faim quand Fritzl les « oublie »… bien des scènes insupportables submergent le lecteur. L’ignoble Fritzl est un cauchemar à lui tout seul, qui revient sans cesse, et quand on croyait le pire atteint, il viole ses (petits)-enfants. Mais parce qu’il est malheureusement un être humain et pas autre chose, comme nous tous, il va aussi aimer et être aimé du dernier de ses (petits)-enfants : sa photo avec le petit Roman dans la baignoire, tous deux hilares, a perturbé les enquêteurs. Fritzl n’est pas un monstre mais un homme, une tache à notre concept bien propret d’humanité. Cet homme fier de sa très nombreuse descendance traite ses enfants comme des objets : à l’égal des femmes ils sont pour lui un moyen d’affirmer sa puissance, il trouve sa jouissance dans la souffrance des faibles.
Le plus troublant est certainement qu’il n’émettra jamais le moindre regret.

Il n’y a pourtant pas que l’homme, il y a aussi un contexte, comme si cette horreur-là n’aurait pu advenir ailleurs. Régis Jauffret n’aime pas l’Autriche, il la condamne sans la moindre circonstance atténuante. « En Autriche, on se fout complètement de la vérité. On veut juste trouver un compromis pour calmer le jeu, pour essayer d’arranger tout le monde« . Si l’un des enfants n’était mort, si les médias du monde entier ne s’étaient emparés de l’affaire, après vingt-quatre ans comme bourreau, Joseph Fritzl risquait huit ans de prison. « Aucune enquête malgré tout, la police autrichienne n’aime pas fourrer son groin dans les secrets de familles. Maltraitance, inceste, abandon, tout cela ne sent pas bon, et remuer le linge sale pollue plus encore l’atmosphère que les incinérateurs d’ordures ménagères. »

Mme Fritzl est au moins aussi ignoble que son mari, du point de vue de Régis Jauffret. De mère, elle a la fonction, elle a enfanté, mais elle n’a pas d’amour, pas une once. Elle frappe et humilie comme son mari et surtout, elle obéit. Elle est sourde aux cris de sa fille, aux pleurs des enfants. Elle accepte ceux que son mari ramène. Avec tous les autres, elle a contribué au supplice d’Angelika. Comment comprendre que les locataires qui vivaient au rez-de-chaussée de la maison Fritzl, juste au-dessus de la cave, n’ont jamais cherché à connaître l’origine des cris qui les poussaient à quitter le logement au bout de quelques mois ? Pourquoi ? Parce que l’Autriche ? Ce serait caricaturer un pays ? Une façon de se protéger aussi en pensant que « chez nous », une telle horreur n’aurait jamais eu lieu. Bien trop simple.

Ce livre de Régis Jauffret soulève bien des questions, tant littéraires qu’humaines et éthiques. Des réponses seraient confortables, mais Claustria préfère déranger, malmener, incommoder le lecteur. Certains jurés au procès ont eu des haut-le-coeur rien qu’en sentant l’odeur de la cave enfermée dans une boîte. Une odeur lourde, tenace, infecte qui imprègne le lecteur jusqu’au dégoût. On lit pourtant car le Mal fascine toujours et la place du voyeur est la plus confortable. Mais parce que cette histoire est vraie, parce que cette souffrance a été, le livre est encore plus fort : la réalité humaine, dans sa perversité, dépassera toujours la fiction.

 

Claustria

Régis Jauffret
Seuil, 2012
ISBN : 978-2-02-102251-3 – 535 pages – 21.90 €

 

 

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