Au loin d'Hernan Diaz

Tout commence par une scène très visuelle : un homme immense, comparable à « un vieux Christ musclé »  sort lentement d’un trou dans la glace. Fantastique naissance d’un être que par ailleurs ses vêtements apparentent à une bête. Admiré et craint, Håkan, dit le Hawk,  subjugue son entourage par son étrangeté. Qui est-il ? Cette scène étonnante signe en fait la fin d’un récit, celui qu’Håkan lui-même fait de sa vie dans Au loin, premier roman d’Hernan Diaz qui se joue des codes traditionnels du western.

Son enfance de misère en Suède s’achève lorsque son père lui offre, à lui et à son frère Linus, le prix de la traversée jusqu’aux États-Unis, terre promise en ce milieu de XIXe siècle. Les deux adolescents s’embarquent, pleins de projets et d’espoirs mais se perdent de vue dès New York : Håkan se trompe de bateau et le voilà parti pour la côte ouest. Arrivé à San Francisco, il n’aura de cesse de prendre la route pour retourner à New York où il sait que son frère l’attend.

Fol espoir enraciné au coeur du gamin qui n’a d’autre moteur que cette fraternité idéale. Mais à la manière d’un roman d’éducation mâtiné de picaresque, les entraves à son projet se succèdent. Il est d’abord retenu prisonnier pendant des années, contraint par une femme à la bouche d’ombre à jouer le rôle d’un gigolo qu’elle habille comme une poupée précieuse. Håkan ne comprend rien, et le lecteur non plus.

Car Hernan Diaz choisit de ne rien expliquer mais de laisser le lecteur comprendre le monde à travers les yeux d’Håkan. Comme lui, on accède très lentement à la compréhension d’un univers rude, souvent hostile qui garde cependant de larges zones de mystères. Håkan ne comprend d’abord pas la langue et ne saura jamais ce qui motive l’inquiétante femme de Clangston. Se succèdent ensuite d’autres personnages : un James Brennan rendu fou par sa mine d’or, un naturaliste au moins aussi aliéné par sa soif de connaissances, des Mormons sanguinaires alliés des Indiens (je découvre en lisant ce roman le massacre de Mountain Meadows), et peut-être, enfin, un ami…

Autant de personnages qu’on pense avoir déjà croisés sur les écrans ou dans des pages de romans. Mais Hernan Diaz parvient à leur octroyer une part de mystère, un quelque chose en plus qui distingue Au loin des romans qui racontent l’ouest, le vrai. C’est que ce jeune auteur américain d’origine argentine ne cherche pas à expliquer : il donne à voir, à sentir et ressentir.  Les paysages grandioses, souvent hostiles tout comme le climat, ne sont pas que décrits, ils passent aussi par le prisme des yeux d’Håkan. Ils sont dès lors moins contemplés que vécus de l’intérieur dans toute leur rudesse et leur soudaineté. Déserts, gorges, plaines, montagnes, bourgades naissantes : pour Håkan, tout est sensationnel, au sens premier.

Belle découverte donc que cet ouest démythifié à travers le parcours d’un émigrant suédois. Hernan Diaz fait du neuf avec de vieux clichés, dynamitant John Ford et ses playboys gominés. On les aime bien sûr ces figures de mode mais avec Au loin on a le bruit, l’odeur, la folie et la crasse en plus. Dans la lignée de Sam Peckinpah et de Deadwood, sur les pas rugueux de Cormac McCarthy, tout simplement.

J’aurai le plaisir d’animer une rencontre avec Hernan Diaz au cours du prochain festival America.

 

Au loin

Hernan Diaz traduit de l’anglais par Christine Barbaste
Delcourt, 2018
ISBN : 978-2-413-00540-7 – 333 pages – 21,50 €

In the Distance, parution aux États-Unis : 2017





12 responses to “Au loin d’Hernan Diaz”

    1. Sandrine
  1. keisha
    1. Sandrine
  2. Marilyne

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