
Être prof n’est pas un métier à sens unique : on ne fait pas que conseiller aux étudiants de lire tel ou tel livre, ils peuvent eux aussi s’avérer de bons conseils. La différence fondamentale c’est que moi, je lis les livres et regarde les films qu’ils me suggèrent…
Étant pour l’heure prof de Culture générale et Expression, je buche avec mes BTS sur le thème « Seuls avec tous ». Et la solitude Hannah Baker, héroïne de Treize raisons, sait ce que c’est. Il est vrai que les étudiants connaissent plutôt 13 Reasons Why, la série Netflix tirée du roman, mais c’est bien de celui-ci dont il va être ici question.
La jeune Hannah Baker vient de se suicider. Elle laisse derrière elle des cassettes audio sur lesquelles elle explique son geste : treize personnes en sont à l’origine et toutes, les unes après les autres, vont recevoir ces cassettes et les écouter. Clay Jensen est l’un des récepteurs et il ne sait pas pourquoi il est une des personnes qui ont poussé Hannah au suicide. Car Clay est un brave gars, le garçon adorable par excellence, de surcroît amoureux de la jeune fille.
La construction narrative de Treize raisons est efficace : les mots d’Hannah (en gras et en italique) que Clay écoute sont entrecoupés par les réflexions de celui-ci. Il s’interroge sur ce qu’il entend, parle à la jeune fille disparue et s’en veut beaucoup. Il suit également le périple géographique qu’elle suggère.
Comme le lecteur, Clay découvre petit à petit ce qu’a été la vie d’Hannah, les réflexions et mauvaises plaisanteries qu’elle a dû supporter en raison d’une réputation de fille facile. C’est du sexisme ordinaire, rien de grave en apparence (une main aux fesses, une remarque, une copine qui se sert d’elle comme faire-valoir…) mais sur une adolescente fragile, c’est dévastateur. Hannah dénonce les apparences, la solidarité des uns et la lâcheté des autres, les jugements hâtifs basés sur des ragots… Elle dit son impuissance à trouver de l’aide et se sent irrémédiablement seule.
Elle n’est cependant pas victime d’un harcèlement organisé. Elle est certes moquée et dénigrée mais ne subit pas de pressions systématiques au lycée. Ce qu’on pourra reprocher à Jay Asher c’est de n’avoir pas assez fouillé le profil psychologique d’Hannah et en particulier ses relations avec ses parents et sa famille, essentielles à cet âge. Hannah est fragile, beaucoup plus fragile que la moyenne et le lecteur ne sait pas pourquoi. Si ce qu’elle subit est vexant, cela ne va pas jusque l’humiliation publique par exemple. On ne peut s’empêcher de penser qu’elle est ultra sensible et on voudrait savoir pourquoi.
De fait, certains ont pu reprocher au roman de faire du suicide une solution facile : « tu n’es pas bien dans ta peau ? eh bien suicide-toi, tu n’auras plus de soucis ». Rien de si radical bien sûr dans Treize raisons mais on aurait cependant aimé un peu plus de contexte psychologique et de nuances, la fragilité de la jeune fille n’en aurait été que plus crédible.
Si le message de Jay Asher aux jeunes lecteurs est certainement qu’il faut faire attention aux autres, on peut aussi lui reprocher d’envisager le suicide comme une solution. Une solution à la solitude, à la dépression, au mal-être. Je ne suis en rien partisante des feel good books que je trouve insipides et sirupeux en général, mais s’agissant d’un lectorat adolescent, j’aurais apprécié une condamnation plus ouverte du geste d’Hannah. Oui dans la vie on peut être contrarié voire humilié ou pire, mais la mort n’est certainement pas la solution à tous les problèmes.
Treize raisons
Jay Asher traduit de l’anglais (américain) par Nathalie Peronny
Albin Michel (Wiz), 2010
ISBN : 9782226195531 – 285 pages – 13.90 €
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