
Cette Jeanne d’Arc quand même, quelle gonzesse ! Près de six siècles après sa mort, tragique s’il en est, on s’inspire encore de son histoire pour en écrire d’autres. Il n’y a pas bien longtemps, c’était Michel Bernard qui nous proposait sa version dans Le Bon coeur, et voilà Lidia Yuknavitch et Le Roman de Jeanne.
L’auteur américaine s’inspire de la vie de la sainte et la transpose dans un futur proche : Jeanne dite la Terreuse a cherché à soulever les populations contre Jean de Men le tyran et a été brûlée pour ça. Mais on dit qu’elle n’est pas vraiment morte, qu’elle se cache quelque part sur Terre, cette planète désertée qui se meurt. Christine Pizan qui vit dans le CIEL, station spatiale où se sont exilés les derniers nantis en fin de course, a décidé de raconter sa vie : il n’y a plus de papier, elle se la griphe sur la peau.
Une Jeanne d’Arc moderne donc, qui se soulève pour le peuple et pour la Terre. Pas de mission divine mais un but supérieur, entravé comme pour la bergère par un pouvoir qui entend bien ne pas se laisser imposer sa conduite, surtout pas par une femme.
Le Roman de Jeanne est un livre riche qui se nourrit de nombreux thèmes dont certains très actuels : écologie, agonie de la planète, survie (ou pas) de l’espèce humaine, lutte des femmes, endoctrinement… on trouve aussi du despote, du savant fou, de l’amour, du pouvoir des mots et des histoires, de l’importance de raconter. Lidia Yuknavitch a le bon gout de ne pas en faire un pavé mais d’utiliser ces thèmes pour certains rebattus en les incluant dans une continuité historique. Jeanne d’Arc, Christine de Pizan et Jean de Meung sont convoqués et réutilisés comme si tout était déjà advenu. Réitération de l’Histoire ou du sens de l’Histoire comme si tous les combats avaient déjà été menés. Et encore des enfants qui se battent et encore des femmes réduites à leur ventre qu’on viole et torture. Aucune barbarie n’a cessé, aucune science n’a rendu l’Homme plus sage. Il faut donc encore et toujours des héroïnes pour se lever et se battre, ne pas céder devant l’évidence et mener le peuple, ce bon peuple qui se laisse tondre et exterminer sans broncher.
Le roman contient des passages très crus qui exacerbent notamment la violence faite aux femmes. On lit quelques scènes de torture qui sont des contrepoints aux déclarations d’amour de Christine à son amant Trinculo. Parodie d’amant ou amant spirituel puisque depuis longtemps hommes et femmes sont stériles, leurs organes génitaux s’étant atrophiés jusque quasi disparition. Ces mammifères jadis dominants ont perdu sexe et poils. Sauf Jeanne, sorte de Christ au féminin par laquelle l’humanité renaîtra peut-être si l’amour est plus fort que la science.
Mais la révélation finale remet en cause l’idée de roman féministe qui s’imposait au début. Elle étonne le lecteur, le poussant donc à réfléchir un peu plus (ce qui est toujours une bonne chose) : la femme serait-elle forcément le meilleur avenir de l’Homme ?
Dans la moisson de romans apocalyptiques, post-apocalyptique, écologistes, dystopiques qui nous arrivent, il est très souvent difficile d’en conseiller un qui sorte du lot : toujours les mêmes constats et les mêmes alarmes, toujours les mêmes discours sur la folie des hommes. En choisissant une approche liée à l’Histoire, Lidia Yuknavitch donne plus de profondeur à ce message malgré une tendance au science-mystico-fictif assez dommageable.
Le Roman de Jeanne
Lidia Yuknavitch traduite de l’anglais (américain) par Simon Kroeger
Denoël, 2018
328 pages, 21€
The Book of Joan : 2017
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