
L’oiseau bariolé est en fait un petit garçon, narrateur du roman. Âgé de six sept ans, il est emmené à la campagne par ses parents pour échapper à la guerre et à l’occupation allemande. Mais les paysans polonais sont tous blonds aux yeux bleus et lui passe pour un Juif ou un Bohémien.
Comme dans un roman picaresque, Marta, Olga la Sage, le meunier jaloux, Lekh l’oiseleur, le charpentier, le forgeron, Garbos le fermier et bien d’autres deviendront ses maîtres respectifs. Beaucoup le maltraitent, parfois très cruellement. Il assiste à des scènes très violentes et doit souvent fuir pour sauver sa vie, à défaut de se battre.
A travers les yeux de cet enfant, Jerzy Kosinski dresse un portrait très sombre de la campagne polonaise durant la Seconde Guerre mondiale. Arriérée serait le moindre des qualificatifs pour décrire cette population
superstitieuse, violente, ignare et dénuée de compassion. La guerre et les conditions de vie extrêmement frustres ne font naître aucun solidarité : l’enfant abandonné est un bouc émissaire sur
lequel les paysans s’acharnent.
Il est, à tort, victime d’un violent antisémitisme. Il n’est d’ailleurs pas le seul. Dans des pages accablantes, Kosinski décrit les paysans qui regardent passer les trains bondés d’hommes et de femmes en route pour les camps. Certains parfois s’échappent espérant l’aide des populations locales pour survivre… et trouvant bien autre chose…
Dans une longue préface de 1976, l’auteur explique l’accueil que reçu L’Oiseau bariolé. Le but originel était de représenter l’homme « dans son état le plus vulnérable, celui d’un enfant, et la société sous la forme la
plus meurtrière, en état de guerre ». Mais des journaux européens comme américains attaquèrent le livre
qu’ils jugeaient diffamant et caricatural. Le roman fut censuré en Pologne mais c’est de là que partit et se répandit la campagne de dénigrement. La mère de Kosinski, visée personnellement et physiquement comme mère d’un renégat, dut déménager. Lui-même fut agressé dans son appartement new-yorkais.
Des critiques anglo-saxons estimèrent que Kosinski insistait trop sur la cruauté, rappelant ad nauseam les horreurs de la guerre. Et de fait, certaines scènes sont très violentes, à l’image de l’arrivée des Kalmouks pour « pacifier » un village. L’auteur affirme s’être pour partie inspiré de son expérience personnelle et pour partie des récits de survivants. La question, valable quelle que soit la
violence décrite est donc : quels mots pour dire la violence de la guerre ?
Il semblerait que la traduction en français par Maurice Pons en 1966, celle que j’ai lue, contienne de « très nombreuses erreurs et des coupes dans le texte original » (cf. Wikipédia du 31/01/2020) qui n’en reste pas moins parfois éprouvant.
Polémique donc au moment de la parution du livre, mais pas que.
Jerzy Kosinski s’est suicidé en 1991. Dès avant sa mort, il était soupçonné d’imposture, bien que professeur d’université (Princeton, Yale) et dans la short list pour le Nobel de littérature. Depuis sa mort, plusieurs ouvrages ont été écrits sur lui : il ne serait pas l’auteur de L’oiseau bariolé. Jerome Charyn dans Jerzy Kosinski (Denoël, 2011) et Janusz Glowacki dans Good Night Djerzy (Fayard, 2013) tracent le portrait d’un mystificateur qui « accède à une célébrité de rock star, apparaît dans une centaine d’émissions télévisées et joue même un second rôle dans Reds (1981), le film de Warren Beatty inspiré par la vie du journaliste et militant communiste américain John Reed ». En bref, il semblerait que Jerzy Kosinski n’ait pas écrit ses livres, en tout cas pas L’Oiseau bariolé.
La querelle aujourd’hui semble plus littéraire que significative quant à la portée du livre. En effet, que L’Oiseau bariolé soit en partie autobiographique ou pas n’est plus d’un grand intérêt. Qu’il soit une fiction n’en atténue pas la portée.
L’Oiseau bariolé
Jerzy Kosinski traduit de l’anglais par Maurice Pons
J’ai Lu, 1967
ISBN : 2 – 290-00270-4 – 284 pages – épuisé dans cette édition
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