Patte blanche de Kinga Wyrzykowska

Tout va d’abord bien dans la famille Simart-Duteil, tellement bien qu’on dirait que tous ses membres posent pour une photo en ce premier chapitre de Patte blanche. Grand-mère, Isabella est comblée par ses trois enfants qui viennent séjourner avec elle dans sa maison de campagne, comme assez souvent. Elle est certes veuve, mais riche, et elle a troqué un mari assez distant pour un amant de 15 ans de moins qu’elle. Elle a deux fils, Paul et Samuel et une fille, Odile. Paul n’a pas de « vrai » métier, il fait quelque chose sur les réseaux sociaux qui font de lui quelqu’un de célèbre. Samuel dirige une clinique de chirurgie esthétique et Clothilde est une mère au foyer active et dans le vent, avec plein de vues et de followers sur son compte Insta.

Tout va apparemment bien. Jusqu’au jour où…

Paul découvre une vieille photo de son père avec une femme et un bébé. Il semble regarder l’enfant avec beaucoup d’amour, bien plus que lui l’aîné des Simart-Duteil n’en a jamais reçu. Il acquiert très vite la conviction que cet enfant est le fils caché de son père qu’il a eu au cours de ses très nombreux voyages d’affaires au Moyen Orient. Il faut qu’il en parle à ses frère et sœur.

Samuel n’est pas franchement réceptif : il va se marier avec une magnifique Polonaise et est sur le point de présenter un appareil de sa conception, révolutionnaire en matière de rhinoplastie. Clothilde tend une oreille distraite. Pourtant, la suite des événements tend à donner raison à Paul. Les trois enfants Simart-Duteil reçoivent un message d’un certain Feras, un Syrien qui affirme être leur demi-frère. Leur père Claude a en effet eu un enfant hors mariage d’une femme qu’il aimait tendrement. Et comme la guerre fait rage en Syrie, Feras souhaite quitter le pays pour trouver refuge en France, terre d’accueil comme chacun sait. Il demande donc de l’aide à ses chers frères et sœur qu’enfin il va découvrir, tellement d’années qu’il attend ça.

Curieusement, la fratrie ne se réjouit pas à l’idée de s’agrandir… D’autant plus qu’un malheur n’arrive jamais seul, comme chacun sait. La chaîne Youtube de Paul a du mal à décoller ; la dernière opération de Samuel ne s’est pas aussi bien passée que prévu et la patiente se rebiffe ; Clothilde découvre la misère du monde et souhaite porter secours aux réfugiés. Ces vies superficielles commencent à vaciller avant de sombrer dans la paranoïa.

J’espère ne pas trop dramatiser le tableau de la bourgeoise famille Simart-Duteil qui est avant tout très drôle. Enfin quand on n’est pas un Simart-Duteil bien sûr. Car Kinga Wyrzykowska a l’humour vache, cinglant et très efficace. La maison Simart-Duteil s’écroule sous nos yeux mais il n’y en a pas un qu’on ait envie de plaindre. La grand-mère par exemple, pourquoi la plaindre ? Elle n’est pas malade, ses enfants non plus, elle est riche. Mais voilà que les apparences partent en sucette : un peu trop de botox, le dentier qui se fait la malle et on a envie de dire « bien fait pour toi ma vieille ». Paul le facho n’a rien pour lui non plus, pas plus que Samuel maître des apparences et la superficielle Clothilde. S’ils pouvaient se trouver quelqu’un pour les plumer, qui s’en plaindrait, ils n’ont pas fait grand-chose pour être là où ils sont.

Le lecteur sait dès le début du roman que pour protéger leur petit empire, ils décident de s’enfermer, la grand-mère, ses enfants et petits-enfants. Feras peut bien arriver (d’ailleurs, il se rapproche!), ils seront à l’abri. Cette curieuse décision s’inspire d’un fait divers : l’affaire des reclus de Montflanquin. Toute une famille bordelaise a vécu enfermée dans sa propriété en raison de l’emprise mentale qu’exerçait sur elle un profiteur. Les Simart-Duteil n’en prennent pas pour dix ans, quant à la manipulation, je vous laisse découvrir ce qu’il en est. Car il ne faudrait pas tout révéler : le roman de Kinga Wyrzykowska est malin et très bien construit.

Avec ses Simart-Duteil, Kinga Wyrzykowska n’a rien à envier à Jonathan Franzen et ses Lambert dans Les Corrections. C’est aussi drôle et méchant, et moins long. Donc n’hésitez pas si vous êtes friands d’analyse sociale et familiale : Kinga Wyrzykowska pose sur la France bourgeoise un regard légèrement décalé, en observatrice puisque ses origines sont ailleurs.

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Patte blanche

Kinga Wyrzykowska
Seuil, 2022
ISBN : 978-2-02-151408-7 – 316 pages – 20 €

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20 réflexions sur “Patte blanche de Kinga Wyrzykowska

    1. Moi non plus. Ici, ce n’est pas la même chose car il n’y a pas de manipulation mentale par un type extérieur etc, c’est juste l’enfermement qui est repris mais c’est vrai que c’est très étrange.

  1. Bonne nouvelle, il est à la bibliothèque. Je connais l’histoire des reclus de Montflanquin, assez hallucinante d’ailleurs et ce que tu dis de l’écriture de cette jeune autrice achève de me convaincre.

    1. Je l’ai beaucoup regardé cette couverture, cette photo et je ne sais pas… c’est ridicule mais c’est très triste aussi… comme c’est gens… je ne les plains pas cependant, personne n’est obligé de vivre avec des visières, personne n’est obligé d’être con…

    1. Non, enfin elle est née en Pologne mais est arrivée en France enfant. Elle a grandi ici mais son regard sur la culture et la société françaises est quand même un peu décalé.

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