Histoire d’O. de Pauline Réage

Qui n’a jamais entendu parler d’Histoire d’O. et de son auteure Pauline Réage ? Ce roman qualifié d’érotique, pornographique, révoltant, dégradant et j’en passe bien d’autres, a défrayé la chronique pendant de nombreuses années à la fois en raison de son contenu, il faut l’avouer assez osé, mais aussi parce qu’on ne savait rien de son auteure, Pauline Réage étant un pseudonyme.

L’histoire d’abord. Tout commence quasi in medias res et sans préliminaires puisque O. est conduite par son amant dans un château, situé à Roissy. Là, il l’offre à trois autres hommes qui font d’elle ce qu’ils veulent sans qu’elle manifeste d’opposition. Au contraire. O. est très amoureuse de René, son amant et faire tout ce qu’il veut contribue à son bonheur. Elle souhaite être parfaitement soumise.

C’est pourquoi, elle accepte toujours plus. Quand René la donne à son ami sir Stephen pour qu’il dispose d’elle à son gré, elle ne proteste pas. Au contraire. La relation qu’elle noue avec sir Stephen est de plus en plus intense, la jeune femme se plaisant à être toujours plus obéissante. Par exemple, si le fouet la fait souffrir quand elle le reçoit, elle est heureuse d’être fouettée puisque cela fait plaisir à son amant. Elle acceptera pire.

O. est par ailleurs troublée par une jeune mannequin nommée Jacqueline qu’elle photographie (O. est photographe). Elle a toujours aimé les femmes et en particulier celles comme Jacqueline qui semblent lui résister. O., comme le lui demande sir Stephen, fait entrer Jacqueline à Roissy, pour le plaisir de ses messieurs, et le sien.

Pour qui n’a jamais eu de fantasmes sado-masochistes, Histoire d’O. n’est pas un roman émoustillant. A mes yeux, le véritable intérêt de ce roman est celui de sa langue. Quel bonheur que de lire Pauline Réage ! On croirait retrouver les meilleurs libertins du XVIIIe siècle, pas du Sade mais de ceux qui savent donner à voir sans vulgarité (vive Crébillon fils !). On éjacule pas dans Histoire d’O., on se répand. On ne sodomise pas, on va au plus étroit. Et je vous laisse deviner ce que « la crête de chair cachée dans le sillon de son ventre » désigne. Le plaisir de lecture est donc sans aucun doute au rendez-vous.

Je me suis intéressée à la réception de ce roman paru en 1954, aux éditions Pauvert bien sûr (aucun autre éditeur ne souhaitant le publier). 1954 c’est cinq ans après Le Deuxième sexe de Simone de Beauvoir qui fit scandale lui aussi mais pour d’autres raisons… enfin pas vraiment en fait. Beauvoir ose parler du plaisir féminin et ces messieurs trouvent ça vraiment infect. Les femmes par contre y voient l’expression de leur condition, enfin et les voilà devenues féministes (je fais court).

Pauline Réage parle elle aussi de plaisir féminin mais tellement en marge qu’elle se met à dos absolument tout le monde : les conservateurs et catholiques (on comprend pourquoi), les hommes en général, les communistes qui y voient une littérature bourgeoise mais aussi les féministes qui estiment que ce roman donne une image dégradante de la femme. Il est vrai qu’on promène O. en laisse, qu’on la fouette à tour de bras, la partage et pire encore (je vous laisse un peu de suspens, quand même…). Mais enfin, Histoire d’O. ne se veut pas un modèle. En clouant ce roman au pilori, les féministes prônent une sexualité normée et condamnent le sado-masochisme. Mais au nom de quoi ? A de très nombreuses reprises, Pauline Réage répète qu’O. est consentante : elle est heureuse de se soumettre et de souffrir toujours plus puisque cela plaît à son amant.

Oserait-elle jamais lui dire qu’aucun plaisir, aucune joie, aucune imagination n’approchait le bonheur qu’elle ressentait à la liberté avec laquelle il usait d’elle, à l’idée qu’il savait qu’avec elle il n’avait aucun ménagement à garder, aucune limite à la façon dont sur son corps il pouvait chercher son plaisir. La certitude où elle était que lorsqu’il la touchait, que ce fût pour la caresser ou la battre, que lorsqu’il ordonnait d’elle quelque chose c’était uniquement parce qu’il en avait envie, la certitude qu’il ne tenait compte que de son propre désir, comblait O. Au point que chaque fois qu’elle en avait la preuve, et souvent même quand seulement elle y pensait, une chape de feu, une cuirasse brûlante qui allait des épaules aux genoux s’abattait sur elle.

O. exprime son désir et ce désir passe par la soumission à un homme, ce que les féministes ne peuvent pas supporter. Avez-vous remarqué comme les trucs en -isme ne supportent pas grand-chose ?

L’identité de Pauline Réage est restée cachée durant près de cinquante ans. Un homme (certains ont pu penser que Malraux était l’auteur, quelle blague !) ? Une femme par ailleurs auteure d’autres romans, plus sages ? Ni l’un ni l’autre. Lorsque Dominique Aury avoua à 87 ans être l’auteure d’Histoire d’O. la nouvelle étonna. Elle était membre du comité de lecture de Gallimard, une femme très influente dans le monde de l’édition depuis l’après guerre, membre du Conseil supérieur des lettres, mais une femme effacée… et amoureuse à l’époque d’un certain Jean Paulhan, homme de lettres et essayiste pour lequel elle a écrit ce roman comme un défi, une preuve qu’une femme pouvait écrire un roman érotique. Ce fut son unique roman qui ouvrit la voie à la littérature libertine féminine.

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Histoire d’O.

Pauline Réage, Pauvert 1954
Audiolib, 2013

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16 réflexions sur “Histoire d’O. de Pauline Réage

    1. Je ne me suis pas ennuyée. C’est peut-être parce que je l’ai audiolu : quand on fait autre chose en lisant, on s’ennuie moins su le cas se présente. Mais surtout, je n’ai pas trouvé ce roman répétitif (comme je le craignais) : il y a une vraie histoire et non une succession de scènes sado-maso qui sans doute, m’auraient lassée. Et je me répète mais cette langue est un tel plaisir que le temps n’est pas long en si agréable compagnie.

  1. Je ne savais pas qui était l’auteur de ce roman que je n’ai pas lu. Je comprends l’intérêt pour la langue que tu soulignes ( ayant découvert, avec un plaisir certain, Crébillon fils ). Les paradoxes que tu soulignes sur les -ismes sont très justes, qui ont toujours du mal à accepter la notion de choix.

    1. Il y a beaucoup de ces libertins du XVIIIe qui avaient une plume formidable. La langue du XVIIIe d’ailleurs m’enchante toujours autant quand je m’y refrotte. Gare à ceux qui passent après !

  2. Il me semble avoir lu un essai qui mentionne ce livre (ainsi que son autrice et le contexte d’écriture). C’était assez sordide dans mon souvenir, autant dire que ça ne m’a pas motivée à le lire. Je suis très peu friande de livres érotiques de façon générale, pas du tout parce que je suis choquée mais car cela m’ennuie profondément…

    1. Je ne dirais pas « sordide », disons que c’est une sexualité très particulière, peu attirante à mes yeux aussi… mais je ne me suis pas ennuyée grâce à la belle langue de l’auteure : c’est un plaisir d’entendre ces phrases et multiples périphrases.

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