
Une exécution s’ouvre sur Ansel Packer, quelques heures avant qu’il reçoive l’injection létale qui le fera passer de vie à trépas. Ansel Packer a tué quatre femmes et échappé à la justice pendant près de quarante ans. Danya Kukafka entraîne le lecteur sur les traces de cet homme (à la deuxième personne du singulier), de ses victimes et de quelques autres femmes qui ont croisé sa route.
Et d’abord, sa mère, la toute jeune Lavender qui quitte tout pour les beaux yeux de John. Elle vit avec lui dans une ferme isolée et dans des conditions très précaires, loin de toute modernité. Elle ne voit jamais personne et cultive son jardin. A dix-sept ans, elle donne vie dans la grange à son premier né, Ansel, puis retourne se coucher… Mais il n’y a rien pour élever cet enfant, même pas une couche culotte, juste l’immense amour de sa mère. John se fait de plus en plus distant, voire pire, surtout quand un deuxième bébé s’annonce.
Comme savent le faire les auteurs américains, le personnage de Lavender et son quotidien sont construits à partir de quelques scènes importantes et surtout de petits détails qui font portrait. La détresse matérielle et psychologique de la jeune femme est palpable, tandis que le destin tragique d’Ansel se dessine. C’est la décision de Lavender qui fait basculer la vie de son fils : pour échapper à la violence, elle part, abandonnant ses deux enfants. On retrouvera Lavender, qui au moment de la mort de son fils, s’interroge sur son choix et ses conséquences.
Il y a Jenny et Hazel, sœurs jumelles dont l’une épousera Ansel. Leur relation fusionnelle est décrite avec un luxe de détails qui leur donnent vie. Il en va de même pour Saffy, l’enquêtrice qui traque Ansel. On la découvre enfant, alors qu’elle partage le même foyer d’accueil que lui et qu’il se comporte de façon extrêmement étrange. Danya Kukafka raconte sa jeunesse errante, ses difficultés en tant que femme, métis et orpheline, et son entrée dans la police, monde masculin s’il en est. Là encore, Saffy acquiert vite une consistance qui la rend proche du lecteur.
Il est aussi question des trois jeunes femmes qu’Ansel a tuées alors qu’il n’était qu’un jeune homme, lors de son année sanglante. Elles sont oubliées, des femmes victimes comme tant d’autres mais Danya Kukafka choisit de faire aussi leur portrait, pour qu’elles ne soient pas que des noms. Enfant, l’une d’elles a partagé la vie d’Ansel et Saffy.
Je ne peux pas restituer dans ce billet la finesse d’analyse et la maîtrise narrative de Danya Kukafka. Une exécution est un roman noir d’une rare densité dramatique et psychologique. Il saisit le lecteur dès les premières pages, les premières lignes, pour ne plus le lâcher. C’est pourtant un roman choral aux nombreux personnages, mais il est si maîtrisé que la narration coule de source. Ansel Packer est un tueur, ça ne fait pas de doute, un froid tueur de femmes. Mais il a été un enfant, il a eu une mère et s’il y a des femmes qui souhaitent le voir mort, il y en a d’autres qui l’ont apprécié quand elles ne connaissaient pas ses crimes. A aucun moment on ne prend ce tueur en pitié mais on parvient à comprendre son parcours, comment il est devenu meurtrier, froid, égoïste. Il y a un traumatisme d’enfance, certes banal dans le cas d’un tueur en série, et les choix qu’on fait. Le scénario que Danya Kukafka propose est subtil car il repose en partie sur une erreur, que le lecteur découvre peu à peu. Il n’y a pas de suspens dans Une exécution puisqu’on sait qu’Ansel Packer est un meurtrier, mais certains dévoilements progressifs des faits passés fonctionnent comme tel.
Les femmes qui gravitent autour de ce tueur sont au moins aussi importantes que lui. En fait, ce sont elles qui le construisent. Le choix initial, celui de Lavender n’est pas un choix : c’est son seul moyen de survivre. La violence paternelle précède l’abandon maternel à l’origine du traumatisme. Ce qui n’explique rien. D’ailleurs, et c’est une des grandes qualités de ce roman, rien n’est expliqué car rien ne s’explique. Il n’y a pas de réponse ou de prêt-à-penser (sur la peine de mort, sur la personnalité de Packer ou ce qui se passe au Blue House), juste un enchaînement de malheurs que personne n’a voulu, pas même Ansel Packer.
Une exécution de Danya Kukafka est donc un très bon roman noir que je vous recommande vivement.
Une exécution
Danya Kukafka traduite de l’anglais (américain) par Isabelle Maillet
Buchet Chastel, 2023
ISBN : 978-2-283-03704-1 – 444 pages – 24 €
Notes on an Execution, parution originale : 2022
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